Envoyer à un ami
Partager

Ce que vous ne savez pas sur l'Islam de Tareq Oubrou


Rédigé le Vendredi 4 Mars 2016 à 07:12 | Lu 1116 fois |


A travers ce dernier opus, Tareq Oubrou, Imam de la grande mosquée de Bordeaux, entend répondre aux “préjugés des musulmans et des non musulmans”. Comme un clin d’oeil ce sous titre est révélateur de la cible visée : il s’agit d’abord et avant tout d’un ouvrage destiné aux musulmans eux-mêmes et surtout des jeunes. Démonter des paradigmes bien établis, détricoter des présupposés, démonter des mythes au risque de choquer, voilà bien l’objectif clairement avoué de cet ouvrage.



Le terrain du combat des idées

Les thèmes choisis par l’auteur, on s’en doute, ne sont pas le fruit du hasard. Certains d’ailleurs ont été précédemment abordés à travers d’autres ouvrages, des cours, conférences ou prêches à la grande mosquée de Bordeaux. La cible clairement établie dés la préface est ce que l’auteur nomme l’”essentialisation” qui “commence chez les musulmans qui absolutisent l’Islam en s’enfermant dans un “nous” communautariste, qui dénigre leur propre réalité, complexe, subjective...Cette situation est aggravée par l’existence d’associations et d’individus qui s’érigent en défenseurs des musulmans transformant l’Islam en bouclier identitariste”. Si Tareq Oubrou ne nomme quasiment jamais ces derniers, on comprend très vite en revanche, que cet ouvrage se pose sur le terrain du combat, non celui de épées, mais bien celui des idées et cela pour s’attaquer aux racines des maux qui rongent actuellement la communauté musulmane. Pour cela T Oubrou fait oeuvre de pédagogie, textes et preuves à l’appui, mais aussi d’une écriture énergique, parfois même trés offensive vis-à-vis de ceux (Wahhabites littéralistes) qui, pour lui, oeuvrent “activement et avec les moyens de communication les plus modernes pour une arabisation bédouine de l’Islam” dont le projet “n’est qu’une tentative pour reproduire le contexte coranique arabe comme condition d’une application intégrale et à la lettre du Coran et de la Sunna du Prophète”; “une théorisation savamment entretenue...une pensée théologique musulmane arabocentrée qui voudrait conserver le message de l’Islam dans le congélateur de la culture et de l’anthropologie arabe du moment coranique”.

Désacraliser et démystifier

Quand il n’est pas dans l’offensive, T Oubrou se veut volontairement provocateur lorsqu’il aborde de nombreux sujets qui, aux yeux de bon nombre de musulmans, relève du sacré. En effet, l’entreprise de l’auteur est bien de déconstruire des mythes et de remettre à sa place ce qui est sacré de ce qui ne l’est pas.
Parmi ces derniers, la place de langue arabe qui pour beaucoup serait l’alpha et l’oméga de la vie du musulman, la "langue primordiale d’Adam et la langue eschatologique du Paradis." Basée sur des textes apocryphes et souvent en réelle contradiction avec la parole même du Coran, cette vision aurait été développée et entretenue notamment au siècle dernier, par les nationalismes arabes et récupérée aujourd’hui par les tenants d’un Islam identitaire. La langue arabe n’a été qu’à un moyen de transmission du message de Dieu à un peuple comme d’autres langues l’ont été en d’autres temps et à d’autres peuples. Le fait qu’elle ait été utilisée par Dieu pour s’adresser aux hommes ne la rend pas plus pure qu’une autre langue, preuve en est la centaine de mots utilisés dans le Coran provenant de l’araméen, du syriaque, du grec voire du berbère. De cela découle un rapport modifié au texte révélé, à son interprétation et à son sens qui, à travers ses versets, ne doit finalement se limiter qu’à la compréhension des signes de Dieu, simples indications montrant un sens ou une direction et invitant à continuer à chercher. La maîtrise de la langue arabe aussi grande fut-elle, ne saurait donc donner à accès au Dessein de Dieu ni à tous les sens cachés du texte qui est finalement "plus un point de départ qu’une station d’arrivée".
Ceci étant établi, Tareq Oubrou n’hésite pas non plus à “s’attaquer” aux mythes entourant le personnage du prophète Mahomet qu’il nomme volontairement ainsi encore une fois pour "réfuter toute perception ethnique de l’Islam". Il souligne d’ailleurs non sans une certaine ironie que, tel qu’il est décrit dans les sources historiques il passerait en France "plus inaperçu que bien des Maghrébins". Il formule le souhait qu’il redevienne une véritable “référence”, ‘un modèle” grâce auquel les musulmans peuvent vivre leur religion pleinement et sereinement dans le contexte où ils évoluent. Il réfute par contre toute idée "d’identification..imitation bête et aliénation néfaste qui conduit à étouffer sa personnalité et produit une rupture avec soi-même et les autres". Ce suivisme qui créé de l’artificiel et fait subir une violence inutile plonge le musulman dans un sentiment de culpabilité permanent. Et l’auteur de conclure : “Avec le modèle on respire, dans le moule on suffoque.”

Les croyances limitantes : facteur de culpabilisation et ennemi du vivre ensemble

Au delà des mythes et idées reçues abordées ci-dessus, Tareq Oubrou revient également à plusieurs reprises sur un certain nombre de croyances limitantes forgées dans des contextes historiques et culturels bien éloignés de notre 21e siècle et que bon nombre de musulmans reprennent à leur compte en les érigeant comme des dogmes. C’est là l’un des nombreux intérêts de la lecture de cet ouvrage. Tareq Oubrou s’emploie clairement à faire le grand ménage et à dépoussiérer ce qui vient très souvent encombrer l’esprit du croyant dans sa pratique quotidienne. L’objectif est simple : redonner le pouvoir, les outils aux musulmans pour reprendre la main sur leur rapport à la pratique et à la croyance qui au travers un certain nombre de dérives bien entretenues se retrouvent souvent confisquées par "des oulemas qui squattent les universités théologiques du monde musulman et qui paraissent donner raison à ceux qui ne font pas de différences entre Islam et islamisme, Islam et intolérance, Islam et violence…".
Un certain nombre de ses croyances sont d’autant plus graves qu’elles sont le creuset de notre rapport aux autres et à nous même. Ainsi par exemple l’idée reçue et fausse que l’incroyance est condamnable et que la sanction eschatologique de ses partisans est l’enfer est à l’origine d’une rupture fondamentale entre les musulmans et les non-musulmans. Tareq Oubrou s’emploie à démonter ce stéréotype ainsi qu’un autre très souvent répandu, qui lui est lié, concernant l’obligation pour tous les musulmans vivant en Occident de témoigner de leur foi et de la propager auprès des non croyants, créant ainsi des obligations inutiles supplémentaire et engendrant souvent un profond sentiment de culpabilité pour ceux qui ne s’y emploieraient pas. Ce fossé créé par ses croyances limitantes, l’auteur tente de le combler, en privilégiant une vision apaisée et simple, en piochant judicieusement dans le Coran et la vie du Prophète des exemples contribuant au renversement des valeurs pour lequel il milite, et enfin en avançant une représentation adouci d’un Dieu qui a créé un paradis éternel et un enfer extinguible.

Tareq Oubrou ne se cantonne pas dans ce travail au domaine des stéréotypes, il va beaucoup plus loin en s’attaquant au domaine de shari’a, certes mal compris en France mais probablement encore moins bien par les musulmans eux-mêmes. Déjà évoqué dans des ouvrages précédents il oppose ce qu’il nomme la shari’a des minorités, souple et complètement imbriqué au droit français dans le domaine de l’éthique, à une shari’a perçue comme "une somme de lois inconditionnelles qui ne se justifieraient que par elle-même et indépendantes des réalités. Une shari’a d’invariance qui plierait le concret à ses règles au lieu de s’y adapter, niant toute approche argumentative et dont il resulte une inapplicabilité de fait " plongeant bon nombre de musulmans qui pensent être dans une situation irrégulière par rapport à leur religion dans un sentiment de culpabilité. Sentiment de double contrainte (contrainte d’être présent dans un pays non musulman, contrainte de devoir appliquer des règles inapplicables) produit par les partisans d’un droit canonique médiéval, ceux-là mêmes qui squattent les universités islamiques en dénonçant le chaos propagé par des groupes terroristes et qui pourtant utilisent les mêmes sources de droit. C’est dans ces “pompiers pyromanes”, nommés ainsi par l’auteur, et leurs lois désuètes et obsolètes, qu’il faut selon lui aller chercher les germes des violences qui traversent aujourd’hui le monde musulman et plus particulièrement la jeunesse.

Ouverture et retour à Dieu

En conclusion, cet ouvrage se distingue de tout ce qui a été récemment écrit sur différents points :

- Tout en abordant des sujets complexes, T.Oubrou fait véritablement oeuvre de pédagogue, maniant des concepts proprement islamiques et d'autres beaucoup plus profanes avec finesse et rigueur. On est surpris du nombre de références utilisées : d'Albert Camus à Kant en passant par Rostand et El-Ghazali. Il opère à travers cet ouvrage une véritable synthèse de sa pensée déjà distillée dans différents articles et conférences, une pensée qui se veut ouverte et mouvante, inspirant sur chaque sujet plus que des conclusions, de véritables ouvertures.

- Ouverture, élargissement du champ de la pensée c'est bien ce qui caractérise également cet opus. Les chapitres consacrés au traitement des animaux, sur la science ou l'égalité homme-femme sont plus que salutaires dans le contexte actuel. Il redéfinit les contours d'une religion non-exclusive basée sur le bon sens et un retour à une relation apaisée entre les Hommes mais également à Dieu.

- Ce n'est d'ailleurs probablement pas un hasard si T Oubrou termine son ouvrage sur un chapitre consacré au soufisme. L'auteur n'a d'ailleurs jamais caché son attrait pour cette voie, Le retour, l'écoute de soi et de notre environnement, modalité impérative d'un retour à Dieu et des dévoilements successifs, est la condition siné-qua-none d'un apaisement et d'une humilité retrouvée.


Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur