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Des féminismes et des luttes : pourquoi le féminisme « laïc » demeure un problème ? Entretiens avec Asma Lamrabet et François Burgat


Rédigé le Samedi 18 Mai 2013 à 14:54 | Lu 1220 fois |


La femme musulmane est à la fois une cible facile pour la République française ainsi qu’une métaphore abondamment employée dans un discours médiatique très stigmatisant de féministes « laïques » dont les tonalités (austères ou bienveillantes) séduisent ensembles les partis politiques d’extrême droite et de gauche. Dans un environnement délétère qui contraint les citoyennes françaises voilées à se soumettre à la perte de leur liberté de vivre, des intellectuels de conscience ont décidé de rompre avec un modèle sociétal qui nourrit le nouveau racisme : l’islamophobie. Pionnière du féminisme islamique Docteur Asma Lamrabet, Directrice du Centre des Etudes Féminines en Islam au sein de la Rabita Mohammadia des ulémas du Maroc est l’auteur de nombreux ouvrages dont Femmes-Islam-Occident : chemins vers l’universel, France, Séguier-Atlantica. François Burgat, Directeur de recherche au CNRS à l’ Institut de Recherches et d’Etudes sur le Monde Arabe, Aix-en-Provence), ancien directeur de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO), auteur de L’Islamisme en face, Paris, La Découverte, 2007 (rééd.) a participé à la tribune “Pas de laïcité sans liberté” ouverte à pétition*. Tous deux peu médiatisés offrent leur entendement des luttes de femmes.



Asma Lamrabet et François Burgat
Asma Lamrabet et François Burgat
LM : Comment expliquez- vous que le musulman fasse de plus en plus peur en 2013 et que cette peur devienne une contagion ?

François Burgat : Je situerai cette vilaine mais bien réelle évolution dans le contexte d’une période de l’histoire longue au cours de laquelle l’Europe en général, la France en particulier, voient s’éloigner le temps de leur hégémonie, coloniale puis post-coloniale, sur tout ou partie du monde musulman. “L’Autre” musulman refuse désormais de se laisser enfermer dans une relation de dépendance. Il n’est plus cantonné de surcroît dans des territoires éloignés et exotiques mais il revendique sa place au cœur de l’Europe. L’homo occidentalus sortant ainsi du confort d’une fugitive mais enivrante hégémonie, se retrouve confronté à une sorte d’inconfort pas seulement économique et politique mais également « identitaire ». Il lui faut en quelque sorte accepter de partager le monopole qu’il s’était attribué de définition et d’expression de l’universel. Dans ce contexte où l’ « Autre » Musulman lui signifie que son lexique n’est plus le seul possible pour exprimer “sa” modernité, la relation tend effectivement à se passionner.

“Cette posture de suspicion des féministes dites laïques à l’égard du féminisme dit islamique n’est donc en réalité pas très différente de celle de l’homo-occidentalus à l’égard de toute affirmation de la différence islamique.”

LM : Comment comprenez- vous que des féministes labélisées laïques rejettent le féminisme islamique ? Et le condamne au seul argument de récupération politique islamiste ?

François Burgat : Les féministes “laïques”, notamment occidentales, refusent d’accepter que la soumission à une règle religieuse – par laquelle les femmes musulmanes légitiment certaines de leurs pratiques sociales (par exemple le port du Hijab) – puisse avoir une portée différente de celle qu’elle a eue dans le cadre de leur propre combat. Elles considèrent cette dimension religieuse de l’affirmation féministe « islamique » comme strictement antinomique avec l’idéal d’émancipation pour lequel elles ont elles mêmes combattu. Elles refusent ce faisant d’entrevoir la possibilité que la configuration historique dans laquelle s’inscrit la lutte des Musulmanes puisse avoir un certain coefficient de spécificité. Cette spécificité est pourtant bien réelle. Elle tient au fait que leur mobilisation a en quelque sorte une double portée et donc deux « cibles » différentes. Les Musulmanes s’émancipent d’abord, en tant que femmes, dans une démarche qui est relativement comparable à celle des Européennes qui les ont précédées en ce sens qu’elles s’opposent à des traditions patriarcales et machistes. Or ces traditions machistes ont souvent pris appui pour se légitimer sur des interprétations de la norme religieuse.

Mais ces « féministes islamiques » se trouvent être également membres d’un groupe (les Musulmans) qui est lui même collectivement engagé dans un processus de libération ou d’affirmation contre la tutelle occidentale, politique et économique mais également culturelle, héritée de la domination coloniale. Or ce processus comprend une dimension d’ affirmation identitaire où, à la différence radicale de l’histoire occidentale, la référence religieuse, étroitement liée à la culture régionale, n’est pas un obstacle à abattre. Elle sert donc bien non pas de… repoussoir mais, conjoncturellement, de point d’appui ou réservoir de références « endogènes » mobilisées pour contrer la propension de la culture de l’ « Autre » occidental à maintenir son hégémonie. Cette posture de suspicion des féministes dites laïques à l’égard du féminisme dit islamique n’est donc en réalité pas très différente de celle de l’homo-occidentalus à l’égard de toute affirmation de la différence islamique. Ces militantes ont en quelque sorte la conviction, pernicieuse, que le lexique et les itinéraires qu’elles ont employés pour exprimer une demande (féministe) universelle est le seul à être fonctionnel. Elles ne reconnaissent donc pas la légitimité des demandes, au demeurant identiques à bien des égards (accroitre l’autonomie de la femme dans l’espace familial d’une part, dans l’espace public d’autre part, qu’il soit politique ou économique) émanant d’acteurs usant d’un autre lexique et d’autres références que les leurs.


“Je peux comprendre que l’on ne soit pas d’accord mais pas que l’on combatte à l’extrême un courant féministe particulier ! Cela s’appelle de l’impérialisme intellectuel !”

LM : Quelles initiatives encourageriez- vous pour lutter contre les discours extrêmes des féministes « laïques » qui stigmatisent la femme musulmane ?

Asma Lamrabet : Je suis pour le dialogue et la communication avec l’autre quel qu’il soit car ce n’est qu’avec de l’empathie que l’on peut arriver à comprendre l’autre. Combien de divergences se sont dissipées quand on prend le temps d’écouter l’autre et de comprendre sa douleur et sa souffrance !

Bien sûr je comprends que l’on ne puisse pas être d’accord avec le féminisme islamique. Le féminisme dans ses grands courants en occident s’est forgé grâce à sa lutte contre le despotisme et la misogynie de l’Eglise, chose que je comprends tout à fait. Cependant il existe d’autres féminismes comme celui de la théologie de libération en Amérique Latine qui au nom du message libérateur du Christianisme revendique des droits et l’autonomie des femmes, c’est aussi le cas du féminisme islamique qui revendique l’autonomie et l’émancipation des femmes au nom d’une lecture réformiste et libératrice du message de l’islam et qui refuse aussi la marginalisation et la culture de discrimination des femmes véhiculée par des idéologies de certains courants de l’islam politique mais surtout de l’idéologie wahhabite !! Les courants féministes du monde entier ne peuvent pas être d’accord sur tout, rien qu’en France il y a différents courants, et le féminisme islamique a le droit de partager les valeurs universelles du féminisme sans copier un modèle précis. Il a son modèle à lui lié à son contexte. Il existe par ailleurs « des féminismes musulmans » et non un seul liés aux différents contextes…et je peux comprendre que l’on ne soit pas d’accord mais pas que l’on combatte à l’extrême un courant féministe particulier ! Cela s’appelle de l’impérialisme intellectuel, d’ailleurs le féminisme musulman comme celui de la théologie de libération ou celui des chicanas, ou du black féminisme sont des féminismes du Sud qui dénoncent justement l’hégémonie d’un certain féminisme occidental qui se veut et se dit universel ! Justement nous partageons dans le féminisme musulman la dimension décoloniale des femmes du Sud qui luttent contre tous les types d’hégémonie culturelle ou économique !

LM : Pensez-vous que le féminisme islamique soit la solution contre toutes dérives religieuses au sein de la communauté musulmane ?

François Burgat : J’éviterai une formulation si…ambitieuse. L’action des femmes musulmanes pour affirmer leur place dans la société est un facteur manifestement positif dont les retombées ne peuvent être que bénéfiques sur leur communauté comme sur celle, plus vaste, dans laquelle celle ci est insérée.

Asma Lamrabet : Le féminisme islamique ne peut pas à lui seul être la solution à toutes les dérives ! Il n’est qu’un moyen parmi tant d’autres dont le plus important au sein du monde arabe est la démocratie et le respect des droits humains ! Je suis contre tous les extrémismes et les idéologies radicales quelqu’elles soient, qu’elles viennent du monde musulman ou non musulman, qu’elles soient politiques ou philosophiques, car l’extrémisme ne peut qu’ engendrer la violence réactionnelle…toutes ces personnes répondent à la même idéologie celle de l’essentialisation de l’autre et de son rejet …et cette idéologie extrémiste qu’elle vienne du monde musulman ou non musulman répond à une logique totalitaire que je ne partage absolument pas. Il existe des associations féministes musulmanes partout dans le monde musulman, rien qu’au Maghreb et au Maroc elles sont nombreuses à revendiquer des droits égalitaires et lutter pour l’émancipation des femmes, au niveau international, je citerais Mussawah, Sisters en islam, ou le GIERFI !

LM : Vous n’intéressez pas les médias français comment l’expliquez-vous ?

François Burgat : Peut-être parce que l’approche qui est la mienne (et, fort heureusement, pas seulement la mienne !) ne correspond pas à ce qu’une vaste majorité du public est prête à entendre. Il est vrai que cette posture analytique a rarement l’occasion d’être valorisée et crédibilisée aux yeux de ce grand public.

De TF1 à Arte en passant par Le Monde, une large majorité des grands organes d’information sont détenus et contrôlés par des milieux économiques qui ont un agenda politique autre que celui de cultiver la diversité citoyenne des points de vue. Lorsqu’on exprime des opinions ne cadrant pas avec ce que j’appelle ironiquement la « télavivision française », on a donc très peu de chances d’être relayé dans les grands médias. La presse est concentrée en exceptionnellement peu de mains. « J’ai tous les patrons de presse avec moi » avait pu se vanter en son temps Nicolas Sarkozy, qui a beaucoup œuvré à cette concentration. L’arrivée de la gauche n’a rien changé car le clivage droite gauche est absolument inopérant en matière de relation à l’altérité musulmane ou de lecture du conflit Israélo arabe : le sionisme de gauche n’est pas significativement différent du sionisme de droite.



Lorsqu’on exprime des opinions ne cadrant pas avec ce que j’appelle ironiquement la « télavivision française », on a donc très peu de chances d’être relayé dans les grands médias.

LM : Pensez-vous avoir eu un impact sur de nombreux chercheurs et étudiants ? Si oui, peut-on considérer cet impact comme source d’espoir dans le vivre ensemble ?

François Burgat : Il m’est extrêmement difficile d’apprécier cette influence si elle existe : c’est donc à vous d’enquêter pour y répondre. (Sourires).


*Retrouvez ici la pétition en ligne "Pas de laïcité sans liberté”