Envoyer à un ami
Partager

Entretien avec François Burgat autour de la situation au Yemen


Rédigé le Mercredi 25 Novembre 2015 à 10:00 | Lu 907 fois |


François Burgat, politologue, et Directeur de recherche à l'Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman, nous offre quelques éclairages sur la situation actuelle au Yémen, sur les raisons implicites de l'intervention de l'Arabie Saoudite dans ce pays et du soutien dont elle bénéficie dans cette aventure de la part de la communauté internationale.



Sanaa © Franco Pecchio (IMA)
Sanaa © Franco Pecchio (IMA)

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi la coalition menée par l'Arabie Saoudite au Yémen bénéficie du soutien tacite de la communauté internationale ?

François Burgat : Ce soutien n’est pas seulement tacite puisqu’il semble avéré que la France fournit à la coalition des images satellites et diverses aides techniques. Tout permet de penser que malheureusement, c’est le montant considérable des contrats d’armement dont le financement est assuré par l’Arabie Saoudite ou les Emirats (Rafale, navires, chars Leclerc, pour les monarchies mais également pour l’Egypte de Sissi) qui est à l’origine de ce choix. A la décharge de la France, il faut toutefois prendre le temps de dire que - si impopulaire que soit aujourd’hui l’intervention saoudienne- elle s’est inscrite objectivement à l’encontre d’une irruption militaire houthi ayant indiscutablement mis fin à un processus de construction constitutionnel, sans doute imparfait mais loin néanmoins d’être sans intérêt. Rappelons également que la campagne militaire des Houthis n’était aucunement réductible à la dimension sectaire qu’elle a prise par la suite. La participation (militaire et financière) décisive à l’assaut militaire des Houthis sur la capitale de l’ex-président Ali Abdallah Saleh donne à leur prise du pouvoir une dimension « contre-révolutionnaire » qu’il ne faut surtout pas négliger. Cela ne légitime pas pour autant les méthodes des Saoudiens dont le remède est en train de se révéler bien pire que le mal.

Cette coalition est constituée de nombreux pays arabes, certains comme le Maroc sont très loin du thé-atre des opérations, quelles sont les principales motivations de ces pays à suivre l'Arabie Saoudite dans cette aventure ?

François Burgat : L’engagement au Yémen de pays comme le Maroc résulte sans doute de la demande pressante exprimée par le nouveau monarque saoudien, avec les arguments que l’on sait. Il y a de surcroît des avantages politiques à s’afficher dans un combat supposé protéger la Oumma sunnite contre la main mise iranienne dans la région. Les régimes engagés peuvent présenter leur action comme contribuant en effet à priver les groupes sunnites radicaux (Al Qaïda et Daech) de leur monopole de « défense de la Oumma » contre les chiites iraniens ou yéménites.

Selon vous, ces frappes auront-elle réellement un impact sur la situation sur le terrain au Yemen ?

François Burgat :Elles ont un effet ravageur sur les infrastructures et, compte tenu de l’embargo dont elles sont assorties, elles ont placé le pays au bord de la faillite humanitaire. Leur impact dans les régions où les Houthis et les partisans d’Ali Abdallah Saleh n’avait que peu d’ancrage se sont révélés suffisants pour permettre la progression de la coalition depuis Aden jusqu’à Taez. Il devrait sans doute en aller différemment dans la région de Sanaa et, a fortiori, dans le fief zaydite de la région de Saada où les Houthis sont très solidement implantés.

Des témoignages convergents rapportent les nombreux effets collatéraux de ces bombardements sur les civils. N’est-on pas encore une fois en train de créer des conditions favorables à la création d'un terreau fertile à la naissance d'une poudrière dans cette région ?

François Burgat : Oui, bien sûr. Mais cette situation n’est pas nouvelle. Elle ne date pas de l’intervention des alliés saoudiens des Etats Unis, mais , de l’ intervention des Etats Unis eux-mêmes, dès 2002, au lendemain des attaques du onze septembre. Le renforcement de l’assise des groupes sunnites radicaux tel Al Qaïda peut en effet être directement corrélé à la politique d'exécutions extra-judiciaires conduite depuis 2002 par Washington, qui a débouché sur l’élimination de plus de neuf cents personnes, et contribué à faire naître, en marge de l’arène politique nationale, une large zone de non-droit, sans parvenir, au contraire, à contrarier le développement d’ Al-Qaïda d’abord, de Daech depuis quelques mois.

Quelles seraient selon vous les pistes de sortie de crise au Yemen ?

François Burgat : C’est bien évidemment le retour à la table des négociations. Il faudrait pour cela que la coalition prenne conscience de l’extrême difficulté d’une victoire militaire décisive et accepte de “faire la part du feu”, en formulant des exigences moins inacceptables que celles (retrait de toutes les régions occupées, restitution des armes lourdes prises dans les dépôts gouvernementaux, etc.) qu’elle a jusqu’à présent tenté d’imposer au clan houthi. Le sultanat d’Oman, qui ne participe pas à la coalition, pourrait à nouveau servir de médiateur.

Peut-on imaginer un lien "systémique" entre la situation en Syrie/Irak et l'intervention saoudienne au Yemen?

François Burgat : Oui. J’ai pour ma part exprimé très vite l’idée que l’intervention saoudienne contre les alliés houthis de l’Iran au Yémen a notamment pour objectif de faire oublier que, pas loin de là, contre Daech, c’est-à-dire des sunnites cette fois, l’Arabie saoudite combat objectivement aux côtés de l’Iran ! L’intervention au Yémen servirait dans cette logique à Riad à « redorer » en quelque sorte « son blason sectaire » en faisant oublier le coût politique de sa participation à la coalition contre des combattants dont la lecture de la référence islamique n’est pas structurellement différente de la leur.

François Burgat
François Burgat



François Burgat est politologue, directeur de recherche à l'Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM) à Aix-en-Provence. Il consacre l’essentiel de ses travaux à l’étude des dynamiques politiques et des courants islamistes dans le monde arabe. Il a publié de nombreuses études et ouvrage sur la question, parmi lesquels L'Islamisme au Maghreb, L'Islamisme en face et il a dirigé plus récemment la publication de l'étude Pas de printemps pour la Syrie.
D'autres articles de François Burgat sont également accessibles sur cet espace.


Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur