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Entretien avec Noam Chomsky


Rédigé le Mardi 19 Février 2008 à 16:00 | Lu 154 fois |


Noam Chomsky, linguiste américain professeur au MIT (Massachusetts Institute of Technology)est un intellectuel prolifique qui ne cesse de nourrir le débat depuis les années 60, sur la place des Etats-Unis dans le monde, sur le fonctionnement de nos démocraties et leur relation avec les citoyens que nous sommes. Noam Chomsky répond aujourd'hui à quelques unes de nos nombreuses questions d'actualité.



Entretien avec Noam Chomsky
Beaucoup de personnes dont vous, pensent que le Lobby du pétrole a un impact infiniment plus important sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient que les autres lobbies. Cependant, on ne peut ignorer que ces sociétés sont plus pour une résolution pacifique des conflits dans cette région car les guerres génèrent énormément d’hostilités à leur égard.. En faisant la guerre en Irak, les Etats-Unis ont sacrifié les intérêts vitaux de leurs sociétés pétrolières. Beaucoup de contrats ont été reportés ou tout simplement annulés. Dans ces conditions, comment pouvez-vous expliquez que ce groupe de pression a eu intérêt à pousser le gouvernement américain à faire la guerre en Irak ? Croyez-vous sincèrement que l’on puisse lui donner un poids plus important dans les décisions prises en matière de politique étrangère que le lobby pro-israélien ?


Bien sûr, le lobby pro-israélien (dans un sens plus restreint – l’AIPAC, etc.) a une vision politique très proche de celle de l’Etat d’Israël. Mais finalement, Israël n’a que peu d’intérêts dans la guerre en Irak. Comme tant d’autres dans la région, ils ne considèrent pas l’Irak comme une menace militaire. Le pays survivait tant bien que mal sous les sanctions. C’était l’un des états les plus faibles de la région. Israël considérait l’invasion américaine de l’Irak comme une diversion à l’objectif qui les intéressait réellement : l’Iran, le seul pays de la région qu'ils ne pouvaient pas renverser par la force militaire. Si on regarde les statistiques, comme par exemple celles de Mearsheimer et Walt [1], vous constaterez que le vrai soutien des Israéliens (le lobby donc) pour l’invasion de l’Irak, est survenu après qu'’il eût été clair que les USA allaient envahir le pays. C’est la réaction normale d’un état soumis à un état plus puissant. En fait, comme on pouvait le présager, la guerre a été néfaste pour les intérêts Israéliens, à cause du renforcement de l’Iran et de la suppression du contrepoids régional majeur de l’influence iranienne (l’Irak).

Lorsqu’on est familier avec ces sujets, on ne peut pas douter un seul instant que les sociétés d’énergie ont une grande influence sur la politique américaine au Moyen-Orient. En fait, l’état exécutif (comprendre l’administration centrale) est régulièrement pourvu en représentants de ces sociétés, cabinets d’avocats, qui nourrissent leurs intérêts, etc. Ce fut le cas par exemple de l’administration Bush. Cela ne signfie pas forcément que les objectifs à court terme du gouvernement et de ces sociétés pétrolières coincident. Il y a des cas intéressants où cette opposition se révèle au grand jour. Par exemple, lorsque la Grande-Bretagne et les USA ont renversé le gouvernement parlementaire d’Iran en 1953, Washington voulait que les sociétés d’énergie s’emparent de 40% des concessions britanniques en Iran. Les sociétés d’énergie américaines ont objecté, car cela aurait interféré avec des opérations plus profitables en Arabie Saoudite.


Comme nous avons insisté là-dessus avec tant d’autres, l’intérêt majeur de la politique américaine au Moyen-Orient n’est pas le pétrole (qui est en revanche l’intérêt majeur des sociétés d’énergie) mais le contrôle des ressources d’énergie dans le monde. Les planificateurs avaient compris depuis longtemps qu'elles étaient le levier pour contrôler le monde. Les documentaires et les données historiques sont claires là-dessus. Récemment, par le biais de la déclaration Bush-Maliki signée en novembre 2007, le Président américain a ainsi exigé que l’Irak privilégie les investissements américains, et stipula qu’il rejetterait toutes les restrictions que le Congrés pourraient lui opposer et qui interferraient avec ces plan.

Mr Chomsky, dans vos différents ouvrages au sujet du Moyen-Orient, vous soutenez que la principale raison de la présence de troupes américaines en Irak est le contrôle des ressources stratégiques et pas la guerre contre le terrorisme. Vous dites également que vous ne pouvez pas un seul instant imaginer que l’armée américaine quitte l’Irak sans laisser un gouvernement inféoder aux Etats-Unis. Quel serait selon vous, l’approche d’un démocrate s’il était élu à la Présidence en novembre prochain ? Quel serait sa marge de manœuvre ?

La politique d’un Obama ou d’une Hillary Clinton serait probablement la même, avec probablement un style différent. La diversité au sein de l’élite politique américaine est assez réduite et reflète la distribution du pouvoir dans la société américaine. On peut ainsi rapprocher la très populaire doctrine Bush stipulant que les Etats-Unis ont le droit de mener une « guerre préventive » au nom de la lutte contre le terrorisme, et la doctrine Clinton, bien moins connue, autorisant les Etats-Unis à utiliser la force militaire pour protéger les ressources et les marchés qui pourraient être menacés. Soit dit en passant cette doctrine est beaucoup plus « intéressante » puisqu’elle n’oblige pas à créer un prétexte pour intervenir. On peut donc facilement trouver des exemples dans le passé où la différence entre Démocrate et Républicain est bien moins importante qu’on ne peut l’imaginer.

Au sujet de l’Iran, depuis l’Europe nous avons beaucoup de difficultés à comprendre la stratégie américaine dans ce pays ?

Il y a en fait plusieurs facteurs convergents. L’un de ces facteurs est le fait que l’Iran n’accepte pas la domination américaine au Moyen-Orient avec ces incomparables ressources en énergie. Son objectif est donc d’influencer les autres pays grands producteurs de pétrole à suivre une voie beaucoup plus indépendante en se liant par exemple avec le bloc asiatique émergeant et le Shangaï Cooperation Organization [2].Ce que craint par dessus tout les Etats-Unis et qui explique leur politique, c’est que l’Iran soit un peu comme un virus qui infecte les pays voisins, pour reprendre la terminologie utilisée par Henry Kissinger [3]

Notes :

[1] Mearsheimer et Walt : du nom des auteurs du désormais très célèbre rédacteurs de l'article "The Israel Lobby" dont vous pouvez trouvez extrait en suivant ce lien : http://www.lrb.co.uk/v28/n06/mear01_.html. Ces deux professeurs ont ensuite publié un volumineux ouvrage intitulé : Le Lobby pro-Israélien et la politique étrangére américaine.

Ils démontrent, dans ce livre extrêmement documenté, que ce soutien ne peut s'expliquer par des intérêts stratégiques communs ni par des impératifs moraux, mais qu'il est surtout dû à l'influence politique d'un lobby qui travaille activement à l'orientation de la politique étrangère américaine dans un sens pro-israélien. Même si elles sont loin de faire l'unanimité parmi les Juifs américains, les organisations du lobby pro-israélien exercent des pressions redoutablement efficaces sur le Congrès, les présidents et leur administration et ont une influence considérable sur l'université et les médias. Le lobby pro-israélien a ainsi joué un rôle clé dans la politique américaine au Moyen-Orient sous l'administration Bush au nom de la " lutte contre le terrorisme ", comme en témoignent la désastreuse invasion de l'Irak, la confrontation avec l'Iran et la Syrie, ainsi que la guerre au Liban de juillet 2006... Lire plus Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine

[2]Shangaï Cooperation Organization : Selon Chomsky cette organisation tente de mettre en oeuvre un contre-poids au niveau énergétique et militaire à la mainmise des Etats-Unis au Moyen-Orient principalement. La crainte des Etats-Unis serait par exemple de voir des pays comme l'Inde, l'Iran ou même l'Irak rejoindre cette organisation et la transformer en une espèce d'OTAN asiatique sur laquelle les Etats-Unis n'aurait aucune prise (leur adhésion en tant qu'observateur a été refusé)

[3] Conseiller à la Défense nationale de 1969 à 1975 et Secrétaire d'Etat de 1973 à 1977


Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur



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