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Entretien avec Samia Selmani : aumônière musulmane au centre pénitentiaire de Perpignan


Rédigé le Vendredi 1 Avril 2016 à 14:45 | Lu 1496 fois |


Entretien avec Samia Selmani, chargée de l'administratif et de l'enseignement au sein de la grande mosquée de Perpignan, enseignante/chercheuse engagée, auteure de nombreuses publications sur la place de la femme dans l'Islam et le monde musulman. Depuis 2015 elle a intégré la fonction d’aumônière musulmane au centre pénitentiaire de Perpignan. Retour sur un rôle trés méconnu du grand public portant à la fois sur des aspects purement éducatif mais également avec un volet psychologique et spirituel non négligeable.



Un manque cruel d'aumônières musulmanes

Dans quelle région exercez-vous cette activité d’aumônière et depuis quand ?

Samia Selmani : J’exerce la fonction d’aumônerie musulmane au Centre pénitentiaire de Perpignan depuis un an.

Comment et pourquoi en êtes- vous venus à exercer cette activité ? Quel est votre parcours ? Avez-vous suivi un cursus particulier avant de pouvoir vous rendre dans les centres pénitentiaires ?

Samia Selmani : Etant universitaire, le centre d’intérêt de mes recherches depuis toujours a été le féminin et donc lorsque j’ai appris que le quartier femmes du centre pénitentiaire de Perpignan, notamment les femmes détenues de confession musulmane manquait d’aumônier et notamment d’aumônière, je n’ai pas hésité à accepter. C’était de mon devoir en tant que femme de répondre à cette demande.
Mon parcours est à l’antipode du domaine carcéral. Toutefois, nous avons avec les aumôniers de la région (Toutes confessions confondues) reçu une journée de formation à Toulouse, une formation organisée par le ministère de la justice.

Diriez-vous que votre rôle est essentiellement un rôle d'enseignement théologique ou a-t-il également une forte connotation sociale ?

Samia Selmani : Je pense que le rôle d’aumônier à une double portée, celui de l’enseignement théologique mais aussi celui de son rôle de psychologue. Et l’un va avec l’autre, voire l’un est complémentaire à l’autre.

Quelles sont les problématiques d'ordre spirituel auxquelles sont fréquemment confrontées les détenues ?

Samia Selmani : Les problématiques rencontrées en matière de spiritualité chez les détenues sont celles de leur ignorance par rapport la religion. Il y a des lacunes très manifestes à combler en matière de religion. Il y a également une confusion entre les us, les coutumes et la religion. Les détenues pratiquent les coutumes tout en étant convaincus de pratiquer la religion. Force à constater que l’objectif de départ de la religion est d’abolir ces coutumes. Il est important de préciser que le ces problématiques ne touchent pas que le milieu carcéral mais plutôt toute la société musulmane contemporaine. La raison pour laquelle, il est important que les mosquées reviennent à leur rôle premier, un lieu d’abord de connaissances et en second lieu un lieu de prière.

Quelles sont vos relations avec les autorités pénitentiaires, y-a-t-il un dialogue ? Votre rôle de proximité mais aussi en quelque sorte de référente spirituelle vous permet-il de sensibiliser ces autorités sur certaines situations à risque par exemple ?

Samia Selmani : J’ai un très bon rapport avec l’administration pénitentiaire, avec un directeur qui fait montre d’un grand professionnalisme. Il y a un réel dialogue entre l’administration et les aumôniers du centre. Il est à noter que l’administration nous aide beaucoup dans notre travail d’aumônier. Il y a une réelle coordination entre les deux parties. Et tout cela pour le bien des détenus. En tant qu’aumônier, il est de notre devoir de signaler à l’administration toute situation inadéquate observée.


nombre d'aumôniers musulmans en 2014 (Ministère de la Justice)
nombre d'aumôniers musulmans en 2014 (Ministère de la Justice)

La radicalisation en prison, une fausse hypothèse

Suite aux attentats de Paris en 2015, un certain nombre de sujets sont sortis autour de la prise en charge de la radicalisation : certains détenus doivent être détenus dans des quartiers isolés, d'autres se radicaliseraient en prison etc... Quel est votre point de vue sur ces différents sujets, avez-vous été vous-même confrontée à ce genre de situation ? Pensez-vous qu'il est plus "facile" de se radicaliser en prison ?

Samia Selmani : Il me semble que le problème de radicalisation est loin de trouver sa place dans les prisons. D’ailleurs les faits nous le montrent bien, que les personnes radicalisées sont à l’extérieur des prisons et se radicalisent loin du milieu carcéral. C’est donc pour moi, une fausse hypothèse de penser que les personnes se radicalisent dans les prisons.

Donc pour vous la religion en prison loin d'être un vecteur de radicalisation est plutôt un facteur d'apaisement et de pacification des esprits ?

Samia Selmani : Absolument, surtout quand il y a une bonne coordination entre le travail d’aumônier et l’administration pénitentiaire. A titre d’exemple, la mise en disposition d’un lieu, voire d’une salle pour le prêche du vendredi, cela ne peut que conforter les détenus dans leur pratique religieuse. Ce geste de tolérance véhicule un message de respect aux détenus. En outre, la mise en disposition des classes pour l’organisation des ateliers «Initiation à l’Islam » pour enseigner la religion avec des imams qualifiés ne peut qu’apaiser les détenus et les guider sur le droit chemin.

En France, en parle souvent du manque cruel d'aumôniers en prison, d'une crise des vocations, qu'en est-il des aumônières, le monde carcéral fait-il peur ? Avez-vous établi des relations avec les aumônier (es) des autres cultes ? Savez-vous s'ils sont confrontés aux mêmes problèmes ?

Samia Selmani : Absolument, il y a un manque cruel d’aumôniers en France et ce n’est pas le monde carcéral qui fait peur, c’est plutôt la réalité et le quotidien des aumôniers qui font peur. A mon sens, ce manque de vocation est dû en premier lieu à l’absence de statut pour les aumôniers. Il est urgent de revoir leur statut. Il est important de rappeler que c’est un travail qui demande beaucoup d’efforts et qui prend beaucoup de temps en dehors des visites (préparation des enseignements, préparation des offices, des ateliers, collecte des dons …). De surcroît ce travail est plein de charge sociale sur la personne qui l’exerce. Et surtout, il est important de rappeler que c’est un travail de bénévole. L’absence de rémunération pour les aumôniers est un facteur majeur pour cette crise de vocation. Très souvent, les aumôniers ont des difficultés de se déplacer à la prison faute de moyens financiers.

Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur