Envoyer à un ami
Partager

Entretiens avec Leïla Alaouf du Blog Grincement...:"Tout écrit est un engagement.."


Rédigé le Lundi 17 Août 2015 à 14:25 | Lu 1051 fois |


Depuis quelques semaines, Elkalam.com met en ligne les textes et divers écrits du blog Grincement de Leïla Alaouf. Nous revenons avec elle dans cet entretien sur les motivations qui la poussent à écrire, ses sources d'inspiration et plus globalement sur sa relation à l'écriture.



Leila Alaouf, vous dirigez le blog Grincement, pourquoi ce titre ?

Depuis petite je grince. Je passe mon temps à grincer. Encore tout à l'heure je grinçais. Dans la voiture je grince. La nuit avant de m'endormir je grince aussi. C'est agaçant pour moi et pour les autres, alors autant grincer virtuellement sur une plateforme. Je réalise depuis que j'ai sûrement aussi été inconsciemment influencée par le nom du blog que tenait ma cousine aînée (Greenstock ou Greenstorke... je ne me souviens plus vraiment), et que j'admirais et continue à admirer jusque maintenant.

Pourriez-vous nous dire quelques mots sur votre parcours ?

Mon parcours est assez atypique. Après deux escales, une en école de beaux arts et l'autre en droit, j'ai fini par m'orienter définitivement en lettres modernes, filière que j'évitais (notamment à cause des on-dit), mais qui m'a rattrapée. Je suis à présent en master et me spécialise en littératures post-coloniales et féminines. J'ai toujours aimé la lecture et les arts plus globalement. J'ai passé mes années lycée à explorer les grands classiques, de Tolstoï à Hugo. Naturellement et avec les études universitaires et les rencontres, mes lectures se sont diversifiées et colorées. J'ai alors découvert avec admiration et colère des auteurs dont on ne m'avait jamais parlé à l'école de la République. Des auteures et auteurs engagés politiquement et socialement dans les causes de leurs époques, des femmes et des hommes qui revendiquaient leurs identités, leurs couleurs, leur histoire. Des personnes auxquelles, moi jeune française aux origines et identités multiples, je pouvais enfin m'identifier. Des Frantz Fanon, Assia Djebbar, Kateb Yacine, Mariama Bä, Amin Maalouf, ou des Khalil Gibran, si proches et si loins à la fois. Ils parlaient de sentiments et de choses que je vivais et que je continue à vivre moi-même, à mon époque.

Votre blog regroupe de nombreux textes, poésies de votre création dont on ressent souvent un sentiment mêlant habilement détachement, amertume mais aussi courage et engagement, quelles sont vos sources d'inspiration ?

Je n'écris qu'avec mes sentiments je ne sais pas faire autrement. Ecrire pour écrire, je n'y arrive pas trop et c'est pour cela que mes textes ne sont jamais très long, je n'en rajoute par pour en rajouter. Les grands noms de la littérature qui me parlent le plus sont Nizar Qabbani, Mahmoud Darwich, Gibran Khalil aussi. Malheureusement, ces dernières années, mes écrits ont été très inspirés par la guerre en Syrie (voir le sourire et la mort ou Linceul), la perte d'êtres chers, parfois le désespoir. Du jour au lendemain, on devient des drogués de l'info, à l’affût des moindres nouvelles venant de la famille ou des amis. Et puis le plus terrible, c'est quand on s'y habitue. Vous avez bâtit tous vos plus beaux souvenirs d'enfances dans des lieux qui n'existent presque plus. Alors pour essayer de les faire survivre vous les retranscrivez en détails. Vous en parlez, c'est une question de survie psychologique. Je crois que je n'ai jamais connu de ma vie une source d'inspiration aussi forte, malheureusement.

Certains de vos textes ne cachent pas votre engagement féministe et reviennent sur des tabous/non dits qui traversent la communauté musulmane, pour vous l'écriture n'est donc pas seulement une forme d'art, mais également un combat ?

Tout écrit est un engagement. Prendre la parole, plus globalement est un engagement. Quand une femme écrit, tout ce qu'elle met sur papier devient automatiquement une parole engagée, car le simple fait d'écrire est politique.
Même les créations qui peuvent nous paraître les plus absurdes sont engagées dans leur absurdité. Il n'y a pas d’échappatoire. On est engagé qu'on le veuille ou non. Donc oui, je suis effectivement engagée de fait. Mais j'ai également fait le choix de l'être, à mon petit niveau, de façon explicite et consciente. Je ne sais pas vraiment ce qu'on appelle engagement "féministe". Pour moi, il s'agit simplement de justice, ni plus ni moins. C'est vrai que j'ai tendance à moi-même employer ce terme par paresse ou facilité pour définir mes engagements, mais il commence à m'agacer. Avant même de me définir comme telle, on le faisait pour moi. Comme s'il s'agissait d'une anomalie, comme si le fait de demander vos droits vous mettez dans une catégorie, ou faisait de vous un extrémiste. J'ai presque l'impression que ce terme résonne avec celui de djihadisme, il n'a plus de sens. Il devient presque une insulte dans un débat, une façon de couper court aux échanges "de toutes façons, tu es féministe", à comprendre: "de toutes façons, tu es folle". J'ai des engagements féministes, mais je ne suis pas féministe. Je ne suis pas arabe non plus, ni même française ou américaine. Je ne suis pas quelque chose en particulier, mais un être humain dans sa complexité et ses paradoxes. En cela, je déteste les catégorisations.
Pour en revenir à la question, je suis effectivement sensible aux questions féminines et féministes. Je me souviens que plus jeune, je m'amusais à comparer le monde des héroïnes de Jane Austen avec le mien. Je disais à ma mère qui les avait aussi lu, que les mentalités décrites il y a deux-cent ans dans ses livres ressemblaient à celles que je pouvais voir dans les milieux arabo-musulmans que je fréquentais. Non pas que le reste de la société soit épargnée de sexisme, mais celui-ci s'exprime simplement de manière différente selon les groupes socio-culturels. Par ailleurs, je ne vois pas l'écriture comme un combat. Je suis consciente que cela peut paraître très cliché ou réchauffé, mais l'écriture est mon refuge, un cocon. Ça l'est d'autant plus pour les personnes, qui à mon instar, ont un réel problème avec la parole. D'ailleurs, tout ce que j'ai écrit en réponse à vos questions n'aurait pas été aussi détaillé à l'oral. Je me trouve même arrogante de répondre tout ceci alors que j'ai produit si peu. Qui suis-je?
Je me souviens de ces paroles de Mahmoud Darwich, si défaitiste mais si réaliste : "J‘ai longtemps cru que la poésie était une arme. Et puis j ‘ai compris qu ‘un poème ne changeait rien. Rien que la poésie." En réalité, je n'ai pas l'impression de faire grand chose pour les autres lorsque j'écris.

Je dirai plutôt que c'est la parole qui est mon combat. Chaque prise de parole en public est une réelle bataille, aussi surprenant que cela puisse paraître pour ceux qui me connaissent. Je fais d'énormes efforts pour contrer cette peur de la prise de parole publique. Mais les jours où je n'y arrivais vraiment pas ou ceux où je n'y arrive toujours pas, il y a eu et il y aura toujours l'écrit. Il ne s'y trouve ni craintes, ni limites.

Pas de limites donc dans le travail d'écriture.. quel regard portez vous aussi bien en tant qu'étudiante en Lettres qu'en tant que Musulmane de France (même si j'ai bien compris que ces catégorisations sont gênantes) sur la littérature qui fait des sujets comme la foi, la religion, voire plus particulièrement de l'Islam, les thèmes centraux ?

Concernant ces littératures qui font de la religion et la foi leurs thèmes principaux, et je ne peux m'empêcher de penser au dernier Houellebecq par exemple, je pense que chacun est libre d'écrire ce qu'il veut, et chacun est libre de lire ce qu'il veut. La faute n'est pas à celui ou celle qui écrit, elle est à ceux qui achètent et qui promeuvent ce genre de livre. C'est un peu comme la question des caricatures. On répond au crayon par le crayon et à la plume par la plume.

La seule limite serait l'appel à la haine, mais ici encore, la frontière avec la liberté d'expression est très confuse et difficile à déterminer. Dans le même style, on trouve également les écrits de Marek Halter sur la vie des grandes figures féminines de l'Islam. À ceux qui critiquent cette initiative, je dirai qu'elle n'est que le fruit de leur passivité. Si les musulmans ne s'approprient pas eux-même leur histoire, leur identité et leur image, il est évident que d'autres le feront à leur place. À nos plumes et cessons donc de nous lamenter sans agir.

L'écriture est-elle un espace de liberté absolue ?

L'écriture est très certainement un espace de liberté absolue, tout comme la pensée, tout dépend de sa publication ou non. Mais au-delà des questions de liberté d'expression, elle est surtout un espace de liberté absolue du Soi, car là où la parole s'entremêle, se perd, ou se voit hésitante, l'écriture est sans scrupule. La seule limite que je puisse voir est celle de la langue, du vocabulaire. Limite qui n'est pas des moindres par ailleurs.

Marguerite Duras disait “Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale et découvrir que seule l'écriture vous sauvera.”, qu'est ce que cela vous inspire ?

C'est ainsi que ça commence toujours. Je me souviens de ce professeur de français en seconde, un de ces enseignants qu'on n'oublie jamais, qui nous disait que le jour où l'on sera au pied du mur, quand la difficulté sera trop lourde ou les jours de grands deuils, nous n'aurions rien d'autre que l'écriture. C'est vrai en quelques sortes. En tous cas, c'est toujours ainsi que cela commence : quand nous n'avons plus le choix. J'ai longtemps lu sans écrire, puis le jour où j'ai commencé à écrire spontanément, sans préoccupation esthétique particulière, c'est comme si j'arrivais enfin à dégager toutes ces petites ou grandes souffrances du cœur, et que je les posais sur papier. Une délivrance. En cela, nos écrits sont très intimes. J'ai eu beaucoup de mal à les partager et je me souviens que la première fois que je l'ai fait, j'ai eu l'impression de me trahir ou de me prostituer, je n'avais aucune raison de le faire après tout.
Je ne vends pas de livre, mes écrits ne sont pas non plus des écrits de grande qualité littéraire. Ils sont simplement des petits bouts de moi, j'essaie donc d'en prendre soin.

Pensez-vous que c'est cette relation à l'intimité qui peut expliquer que finalement la création littéraire chez les musulmans en France est très faible ? A part des ouvrages très académiques, nous voyons assez peu d'ouvrage de type romans ou poésie sur les étals des librairies musulmanes ....A quoi est-ce dû ?

En fait, je ne sais pas trop ce qu'est la littérature dite "musulmane". La littérature est universelle. Elle peut aborder toutes sortes de sujets dont la spiritualité ou la religion tout en s'adressant à tout un chacun. En vérité, ce qui manque aux librairies musulmanes et aux librairies plus globalement, c'est une littérature nouvelle où l'on y trouverait de nouvelles perspectives, de nouveaux angles de vue, de nouveaux thèmes. On aimerait lire de la littérature qui ressemble autant à Paul qu'à Selim. La littérature est le reflet de ce que l'on est, directement ou indirectement, et ici encore, nous ne sommes pas une catégorie unique, nous sommes un tout. Par ailleurs, il y a sûrement une dévalorisation des créations purement littéraires telles que les romans ou la poésie, alors que l'Islam a derrière lui tout un passé de créations artistiques, littéraires, et philosophiques. Peut-être est-il nécessaire de cultiver à nouveau ce goût. Les musulmans sont des citoyens comme les autres, traversés par le désintérêt pour les questions littéraires. On vit dans un monde où le quantitatif et le lucratif a une place prépondérante, où faire des chiffres, même virtuels, est plus séduisant que de faire un détour intérieur, une introspection poétique, ou un jet d'encre. Parce que la question qui reviendra est la suivante : après tout, qu'est-ce que cela m'apportera matériellement parlant?

Y a t'il aussi une pudeur dans le récit, dans le fait de raconter ou de s'exposer? Peut-être. Mais au fond, pourquoi nos écrits seraient moins intéressants que tous ceux publiés?

NOTES


Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur