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Entretiens avec Tarek Bengaraï autour de la traduction du Matn d'AbdelWahid Ibn 'ashir


Rédigé le Samedi 17 Mars 2007 à 18:03 | Lu 5080 fois |


Tarik Bengaraï, avec le concours de l'association VSMF (Valeur et Spiritualité musulmane de France) vient d'achever la traduction du Matn d'Ibn Ashir, véritable référence en matière de fiqh malikite. Il nous livre aujourd'hui quelques unes des clés qui permettent de mieux comprendre l'importance de cette oeuvre et de sa bonne compréhension.



Entretiens avec Tarek Bengaraï autour de la traduction du Matn d'AbdelWahid Ibn 'ashir
-Elkalam : Quelles étaient les circonstances de la réalisation de ce livre ?

L'Imâm de Médine comme l’avait annoncé le Prophète (paix et salut sur lui), Mâlik Ibn Anas, personnage scrupuleux et sage, a su répondre avec pertinence et rigueur aux questions du Fiqh et aux exigences de l’évolution de la société. L’école malikite, est la plus ancienne école de pensée islamique et le Muwattaa de l’Imâm Mâlik constitue le premier ouvrage de Hadîth en Islam. Cette école possède des outils d’interprétation et de l’Ijtihâd qui lui permettent en tout temps et en tout lieu d’être à la hauteur des attentes en ce qui concerne le vaste corpus du Fiqh en relation avec les questions d’actualité.
Beaucoup de frères francophones soucieux d’apprendre leur religion d’une façon correcte et saine, se sont plaints du manque dangereux de livres authentiques, simplifiés, accessibles et surtout explicites sur le sujet de la doctrine (Fiqh) Malikite, doctrine officielle du Maghreb et de beaucoup de pays africains. La réalisation de ce travail était pour nous un devoir sacré. Elle s’inscrit dans un ensemble d’efforts « littéraires et associatifs » pour permettre à nos jeunes en soif de savoir et en quête de vérité, de comprendre la vraie religion et ses principes de respect de l’autre, de paix, d’Amour, de tolérance et de valeurs nobles.

- Elkalam : Pourriez-vous nous formuler en quelques lignes l'objet de l'ouvrage ?

Le but de cette étude n’est pas de se substituer au rôle des savants et juristes pieux: car la science ne s’acquiert pas essentiellement des livres. La finalité est d’éclairer le musulman sincère sur les principes clefs de la religion pour protéger sa foi des idéologies et des sectes destructives.
C’est donc un ouvrage de Fiqh malikite, qui est basé essentiellement sur la traduction des poèmes (Matn) d’Ibn ‘âshir puis sur le « Ad-durr Ath-thamîn wa al-mawrid al-mu‘în : sharh al-murshid al-mu’în ‘alâ ad-darûrî min ‘ulûm ed-dîn » ( Mudawwana ) de son élève Mayyâra Al-mâlikî.
Ibn ‘âshir ne s’est pas contenté de développer le corpus du Fiqh classique (avec les cinq piliers) mais il a aussi abordé le dogme « Ash ‘arite » et ses bases, les ordres légaux « Al-ahkâm » et enfin il a couronné son œuvre par le sujet de la spiritualité (soufisme) et ses principes (c'est-à-dire la partie comportementale de la religion qui en constitue l’essence et le fruit).
Pour les sujets d’actualité qui n’étaient pas couverts par la Mudawwana, on s’est basé principalement sur les ouvrages :« Al-‘urf An-nâshir fî adillati wa sharhi matni Ibn ‘âshir » d’Al-Mukhtâr Ibn Al-‘arabi Moumin A-Shanguîtî : paru aux éditions : dâr ibn hazm ; puis « Kitâb al-Fiqh ‘alâ al-madhâhib al-arba’a» d’Abd-rrahmân Al-jazîrî, paru aux éditions dâr al-kutub al-‘ilmiyya Beyrout Liban Tome I. Ce dernier expose l’avis le plus courant pour chacune des quatre doctrines, on a donc à chaque fois choisi de présenter l’avis des malikites ; et enfin « Fiqh Ahmed Ibn As-seddîq Al ghumârî (étude comparative)» d'Abî Muhammad Al-hasan Ibn ‘Ali Al-kattânî Al-atharî, édition, Muhammad ‘Ali Bîdûn, Dâr Al-kutub al-‘ilmiyya : Beyrouth, Liban.
Le livre comporte aussi des sujets qui nous ont semblé importants et utiles comme les sectes, l’histoire du Wahabbisme, les interdits alimentaires, le mariage islamique, le calendrier islamique, les deux fêtes, avis sur la Mawlid, la différence et ses convenances…

- Elkalam : Pourquoi avoir décidé de se pencher en particulier sur l'auteur Abû Mâlik ‘Abdul Al-wâhid Ibn Ahmad Ibn ‘Ali Ibn ‘âshir Al-ansârî ?

Ibn ‘âshir a eu l’ingénieuse idée de présenter le nécessaire et l’essentiel de la doctrine Malikite et de la religion sous forme de poèmes faciles à apprendre. Ce recueil de poèmes précis et simple est récité dans les assemblées dans certains pays musulmans de doctrine malikite : comme le Maroc où il constitue une base de jurisprudence (Fiqh) dans les mosquées et les confréries. En particulier, la confrérie soufie Al-qâdiriyya Bûtshîshiyya suite aux recommandations de son maître Sidi Hamza a fait de cette œuvre d’Ibn ‘âshir une base de l’enseignement du Fiqh malikite pour les disciples.
Ibn ‘âshir n’était pas seulement un juriste et un savant en science du Coran et du Hadîth mais aussi un spécialiste en mathématique et en logique. Ce qui lui a donné cette pédagogie d’enseignement et cette logique claire et rigoureuse. Il était aussi un soufi pieux et vertueux, ce qui veut dire que son ouvrage n’est pas de la théorie mais un beau fruit de son éducation et de sa piété. Mayyâra son élève ne manquera pas de signaler dans la Mudawwana cet aspect là, en rapportant la parole attribuée à l’Imâm Mâlik : « Celui qui étudie la jurisprudence (tafaqaha) et n'étudie pas le soufisme (tasawwuf) est un pervers (fâsiq); et celui qui étudie le soufisme et n'étudie pas la jurisprudence est un hérétique (zindîq); celui qui allie les deux, atteint la vérité ou est le parfait réalisé (tahaqqaqa). » [1]

- Elkalam : Vous dites que votre objectif n'est pas de se "substituer au rôle de savants" mais d'éclairer les musulmans sincères sur les principes de leur religion. En quoi pensez vous que le fiqh peut être une donnée déterminante dans la façon de vivre son Islam en Occident ?

On ne peut pas adorer convenablement Allah si on ne connaît pas notre religion, et on ne pourra connaître notre religion qu’à travers le fait de se concentrer sur une doctrine et suivre les savants compétents pour bien comprendre et appliquer cette doctrine.
J’ai consacré un petit chapitre dans le livre pour expliquer l’importance déjà de suivre une doctrine en générale (pour éviter « l’anarchie » qui provoque la Fitna) puis un chapitre pour résumer les particularités de la doctrine malikite, sa force et sa capacité en matière d’Ijtihâd à répondre de façon souple, saine et en même temps rigoureuse aux questions du contexte occidental.
Pour ne citer que l’aspect « Maslaha » « intérêt commun » parmi les outils utilisés dans la jurisprudence malikite pour l’effort juridique (Ijtihâd), il est clair que cette école vise à protéger d’abord et avant tout la cohésion et l’union de la communauté, puis à travers l’Ijtihâd au sein même de cette doctrine, les savants malikites contemporains comme Ahmed Ibn as-seddîq ou encore Ash-shanguîtî ont su répondre avec efficacité et souplesse à beaucoup de questions d’actualité…
Si on suit les vrais savants, et si on comprend grâce à eux les finalités de la religion et les convenances de la divergence d’opinions, il n’existera plus d’intolérance ou de radicalisme, car pour moi, ces deux phénomènes sont d’abord les mauvais fruits de l’ignorance et du manque d’encadrement…
Le fait de suivre une doctrine, de bien la comprendre et de respecter les différences : sont les seuls remèdes contre le fanatisme, contre les Fatwas à tout va et contre le Takfîr ; qui sont un vrai danger et qui souillent l’image de cette belle religion.
Enfin, j’avais dis que les livres ne peuvent pas remplacer la consultation des savants pieux et vertueux, car tout simplement on peut à travers une lecture, mal comprendre des choses ou mal interpréter un texte… Il ne faut donc pas hésiter à consulter les savants et les solliciter même pour valider ce qu’on a compris…Il ne faut pas oublier que les compagnons ont vu le Prophète (paix et salut sur lui) faire, donc l’enseignement directe et par la pratique a aussi son importance. Le livre est là pour aider et guider et non pour se substituer au rôle des savants…

-Elkalam : Pensez vous qu'il existe des lacunes dans ce domaine en France en terme de quantité et de qualité d'ouvrages ?

Comme je l’ai signalé, il y a une forte demande et il n’y pratiquement pas de livre en français facile et simplifié sur la doctrine malikite. La Risâla par exemple d’Ibn Abî zayd Al-Qirâwânî traduite en français me paraît complexe et très résumé et donc ne répond pas au besoin ; le Muwattaa traduit est un ensemble de Hadîth, sans commentaires ou explications judicieuses…D’où l’idée de traduire et commenter Ibn ‘âshir et lui ajouter les propos et les avis des savants malikites contemporains pour l’enrichir et étendre son utilité. On a essayé de rendre ce livre accessible à tous en employant un langage simple et clair et en évitant les avis complexes et non adapté au contexte français.

- Elkalam : En étudiant cette oeuvre avez vous été confronté à des éléments qui n'ont plus aucune prise avec le contexte dans lequel vive les musulmans aujourd'hui ?

Oui, car l’école malikite ancienne avait son contexte et ses circonstances. Heureusement, cette doctrine est une doctrine « vivante » et les savants malikites contemporains ont su répondre avec efficacité aux nouveaux besoins, surtout dans un contexte comme le notre, en utilisant les outils de l’Ijtihâd propres à cette école: exemples : le regroupement des deux prières Zuhr avec ‘Asr ou Maghrib avec ‘Ishâ pour les travailleurs et les étudiants, bien que pas autorisé chez Mâlik ; le savant malikite contemporain Ahmed Ibn as-seddîq Al-ghumârî pour ne citer que lui, s’est basé sur le Hadîth Sahîh d’Ibn ‘Abbâs pour dire que cela est autorisé (pour lever la difficulté) à condition que cela ne soit pas une habitude…Pour la zakât al-fitr : Mâlik décide en s’appuyant sur ses preuves qu’elle soit donnée en nourriture (du pays) exclusivement.. Comme cela n’est pas pratique en France, on s’est basé sur d’autres avis de savants malikites, qui autorisent qu’elle soit payée en argent (ceci en s’appuyant sur la finalité (Maqsad) de l’acte)…Pour la zakât sur la mmonnaie (al-mâl): il fallait s’appuyer sur les calculs des contemporains pour estimer le « Niçâb » : qui dépend du taux d’inflation de l’année pour le pays…
Mais sachez, que pour beaucoup de sujets, l’école malikite reste la plus adaptée à notre contexte : exemple : pour l’école malikite, chaque créature vivante est propre y compris le chien et le sanglier : la salive et les poiles du chien ou du sanglier vivant sont propres et ne sont pas une souillure (najâsa)…Pour l’école malikite toujours, il est permis de donner la zakât aux non musulmans pour les encourager à aimer l’Islam (ou l’embrasser) : le musulman pourra donner la zakât à un proche (chrétien par exemple) qui est pauvre, si cela présente un intérêt pour l’Islam…

- Elkalam : Vous vous êtes appuyés aussi sur la Mudawwana de Mayyâra Al-mâlikî, pourriez vous nous en dire un peu plus au sujet de cette oeuvre ?

Le Sheykh Muhammad Ibn Ahmad Mayyâra Al-mâlikî, cet élève fidèle d’Ibn ‘âshir a commenté et expliqué généreusement le matn de son maître dans son ouvrage « la mudawwana » : le vrai nom de l’ouvrage est : « Ad-durr Ath-thamîn wa al-mawrid al-mu‘în : sharh al-murshid al-mu’în ‘alâ ad-darûrî min ‘ulûm ed-dîn » éditée en arabe par Maktabat Al-manâr de Tunis. C’est un ouvrage à la fois complexe et complet, de plus de 500 pages, il y a eu donc une minutieuse étude et sélection.

- Elkalam : La spiritualité occupe t-elle une place plus importante dans l'école Malikite ?


Bien sûr, le personnage de l’Imâm Mâlik en est la meilleur preuve, juriste sage et scrupuleux il avait dit : « Celui qui étudie la jurisprudence (tafaqaha) et n'étudie pas le soufisme (tasawwuf) est un pervers (fâsiq); et celui qui étudie le soufisme et n'étudie pas la jurisprudence est un hérétique (zindîq); celui qui allie les deux, atteint la vérité ou est le parfait réalisé (tahaqqaqa). » [2]
En effet, l’école malikite insiste d’abord et avant tout sur l’intention (Niyya) et met la sincérité de l’orientation à Allah (Al-Ikhlâs) en amont de tout acte, la considérant comme une condition sine qua non pour l’agrément de Dieu…Les actes cultuels doivent mener à purifier le cœur et à avoir le meilleur comportement envers son prochain, sans cela et sans une bonne intention pour Dieu, l’acte en lui-même ne sera qu’une forme morte et qu’une gymnastique dépouillée d’esprit et de vie…
C’est l’une des raisons pour laquelle Ibn ‘âshir a couronné son œuvre en abordant les principes de la spiritualité et ses bases (comme le repentir, la piété, le devoir d’invoquer Dieu abondamment ou l’importance de la compagnie d’un maître éducateur…)

- Elkalam : Pourriez vous nous en dire plus sur la maison d'édition Iqra qui publie cet ouvrage ?

Cette maison d’édition sérieuse et rigoureuse a toujours su choisir pour son lecteur le meilleur de la littérature musulmane. Elle a toujours privilégié la qualité à tous les niveaux (graphisme, format, contenu…), elle obéit d’ailleurs à une charte qui ne lui permet de sélectionner que les sujets à la fois utiles et appropriés au contexte.
Elle dispose aussi d’une commission scientifique de relecture et de validation de tous les sujets et ce quelque soit l’auteur.