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France-Arabie Saoudite : les relations indécentes


Rédigé le Vendredi 11 Mars 2016 à 14:56 | Lu 853 fois |


Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur l’obstination présidentielle à maintenir, renforcer les liens économiques mais pas que, avec l’Arabie Saoudite. Devançant cette question dérangeante Manuel Valls, à l’occasion d’une vente pour 10 milliards d’euros d’armes au Royaume saoudien en octobre dernier, tweetait que le gouvernement était mobilisé pour l’emploi...parce que plusieurs dizaines d’emplois valent sûrement bien mieux que quelques têtes tranchées au sabre fin.



Realpolitik ou médiocratie

Les gouvernerments de Nicolas Sarkozy et François Hollande se ressemblent de ce point de vue. L’un faisant pavaner les pires dictateurs de la planète sur les champs Elysées, l’autre décorant de la légion d’honneur, dans un catimini ulcérant, celui qui a probablement mis son tampon au 70 exécutions qui ont eu lieu en Arabie Saoudite depuis le début de l’année. Protocole habituel en matière de politique étrangère nous explique Jean-Marc Ayrault, venu à la rescousse aider son patron au prise avec ce nouveau couac mal assumé. Tout est normal, sous contrôle : on vend des armes, on fait marcher l’industrie française, et cerise sur le gâteau, on accompagne dans ce processus un partenaire clé vers de nouveaux horizons politiques, confiait il y a quelque temps une source diplomatique française à un journaliste. De nouveaux horizons politiques ...ou une percée hégémonique dans une région dont les acteurs principaux sont pris depuis quelques temps par une frénésie d’armement que la France s’empresse de contenter. Les contrats pleuvent par milliards, les cocoricos indécents se multiplient, et la région toute entière est en train de basculer dans un chaos sans nom. Dans ce contexte où jouer au pompier pyromane est devenu le passe-temps préféré des grands de ce monde, on est en droit de s’interroger s’il s’agit de real politik ou tout simplement de médiocrité. Alain Deneault
nous rappelle d’ailleurs que la médiocratie, en plus de nous inciter à sommeiller dans la pensée, nous oblige "à considérer comme inévitable ce qui se révèle inacceptable et comme nécessaire ce qui est révoltant. La principale compétence d’un médiocre ? Reconnaître un autre médiocre. Ensemble, ils organiseront des grattages de dos et des renvois d’ascenseur pour rendre puissant un clan qui va s'agrandissant...L’important n’est pas tant d’éviter la bêtise que de la parer des images du pouvoir”.

A l'Elysée le salafisme est à l'honneur

Au delà de la révolte que suggère l’autisme du gouvernement français dans cette affaire, on est également en droit de s’interroger sur la portée symbolique que revêt la remise de la légion d’honneur au prince héritier du trône d’Arabie Saoudite. Depuis les attentats qui ont ensanglanté la France en 2015, la question de la perte de sens d’une certaine partie de notre jeunesse revient en effet de façon lancinante dans les débats. Quel signal est ici envoyé à tous ceux qui voient dans ce pays, leurs dirigeants ainsi que la doctrine wahhabite qui leur sert de socle idéologique, un véritable exemple à suivre. Tous les spécialistes un peu sérieux le savent : les passerelles idéologiques entre le wahhabisme, le salafisme quiétiste ou violent sont multiples et complexes. On peut donc difficilement, d’un côté, déroulé le tapis rouge aux zélés défenseurs de cette idéologie, et d’un autre, condamner ceux qui, depuis des années s’abreuvent de littérature saoudienne et passent finalement à la violence. Tareq Oubrou, autre décoré de la légion d’honneur, dans son récent ouvrage décrit d’ailleurs très bien quels sont ces liens : “ Le wahhabisme littéralistes déguise en hanbalisme et en salafisme pour mieux passer auprès des musulmans, oeuvre activement et avec les moyens de communication les plus modernes pour une arabisation bédouine de l’Islam”. Il poursuit plus loin en précisant que cette doctrine entraîne “une rupture visible entre les musulmans et leur société occidentale, après avoir provoqué des fissures dans les sociétés musulmanes d’origine. Il crée aussi une logique binaire dangereuse à travers une double opposition : entre les vrais musulmans et les non-musulmans, d’une part ; entre les vrais musulmans et les mauvais musulmans, pour ne pas dires les apostats, de l’autre.

L’exemple le plus connu de l’application de cette idéologie au sein même de l’Arabie Saoudite, est celui de la peine de mort : rappelons simplement qu’en Arabie Saoudite, une exécution a lieu tous les deux jours depuis 2014. Depuis 1985, la moitié des mises à mort concerne des étrangers n’ayant pu bénéficier de traducteurs et d’une défense adéquate. La plupart du temps, les sentences sont prononcées après des aveux obtenus sous la torture ou des sévices dégradants, et sont exécutées par le biais de décapitations ou de crucifixions, alors même que les familles des condamnés ne sont pas informées. Après l’exécution de 47 prisonniers en janvier dernier, le Quai d’Orsay a juste “déploré profondément” cet acte. Il est donc loin le temps où la classe politique française était vent debout et moralisante contre un certain Tariq Ramadan proposant un moratoire sur les lapidations dans le monde musulman. Aujourd’hui en France on préfère remettre des médailles et vendre des armes à ceux qui torturent et tuent aveuglément.

Personne ne veut perdre une miette du gâteau

Cette décoration, symbolique, vient “couronner” une décennie fructueuse en matière de collaboration économique mais surtout militaire entre les deux pays. Depuis 2014 l'Arabie Saoudite est devenue le premier importateur mondial d'armes. Ses principaux fournisseurs : les Etats-Unis et l'Union européenne, la France en tête avec plusieurs milliards d'euros de commandes. Blindés, canons d'artillerie et missiles français ont été et continuent d’être livrés en masse au royaume saoudien et à ses alliés. Bien entendu, ses volontés hégémoniques dans toute la région du Proche et Moyen-Orient attire les convoitises de nombreux autres pays dans lesquels des questions se posent sur les biens fondés d’une telle politique. Récemment c’est le Premier Ministre canadien, Justin Trudeau qui a été chahuté au sujet d’un juteux contrat de 15 milliards de dollars pour une livraison de blindés légers, contrat qu’il a assuré ne pas vouloir annuler malgré les critiques dans son camp et dans l’opposition. Comme nous le soulignions dans un article précédent, L'Allemagne et la Grande-Bretagne ne sont pas en reste puisque ces pays ont équipé l'armée saoudienne en avion de combat de type Tornado et Eurofighter ; l'Allemagne fournit également des missiles IRIS et des fusils d'assaut G36. Si Outre Rhin, sous la pression des ONG, l'escalade de la violence au Yémen inquiète et a poussé récemment le Ministre de l'économie Sigmar Gabriel a freine la vente de centaines de chars à l'Arabie Saoudite, en France, le gouvernement adopte une tout autre posture. Comme le souligne le dernier rapport au Parlement sur les exportations d'armes : "Les tensions internationales poussent de nombreux États à renforcer leurs capacités militaires, en particulier dans les zones les plus instables (Moyen-Orient) ou les espaces sur lesquels la souveraineté est disputée (mer de Chine), et des contrats importants ont été conclus en 2014. Dans cet environnement incertain, la France est parvenue à augmenter de façon très nette ses exportations de défense. Le succès des entreprises françaises à l’export illustre leur capacité à répondre au besoin de sécurité exprimé par leurs clients dans un monde en proie à de nombreux périls. Il valide aussi la politique d’exportation conduite par le Gouvernement, sous l’impulsion du ministère de la Défense, qui s’est efforcée de renouer une relation de confiance entre la France et ses partenaires du Moyen-Orient et de convaincre les grands pays émergents de la volonté de la France de s’engager sur le long terme à leurs côtés”. En résumé l’heure est encore un fois aux cocoricos alors qu’on le sait ces armes sont très clairement utilisées dans la salle guerre avec le Yemen.

L'Europe et la France épinglées

Ventes d'armes à l'Arabie Saoudite par les pays ayant ratifié les traités sur le commerce des armes
Ventes d'armes à l'Arabie Saoudite par les pays ayant ratifié les traités sur le commerce des armes
De nombreuses ONG tirent la sonnette d’alarmes indiquant le caractère indiscriminé et inhumain des bombardements saoudiens. Un rapport de 2015 d’Amnesty international alertait sur le nombre de morts et de blessés parmi les enfants ainsi que sur l’utilisation d’armes non conventionnelles telles que les bombes à sous munition. Le rapport du site controlarms.org souligne également que la majeure partie des exportateurs d’armes vers l’Arabie Saoudite ont également ratifié en 2014 le Traité sur le commerce des Armes visant notamment à réguler le commerce des armes licites (avions, blindés, sous-marins, missiles…) et surtout responsabiliser les états quant à l’utilisation qui sera faite de ces armes au regards notamment des traités sur les droits de l’homme et ceux sur le droit international humanitaire. Dans le cadre du Yemen, l’Arabie Saoudite et les pays membre de la coalition n’ont cessé depuis le début du conflit de violé outrageusement ces traités. La France, l’Italie, l’Allemagne, le Montenegro, les Pays-Bas, l’Espagne, Grande-Bretagne et la Suisse sont tous pointés du doigt pour leur vente record en 2015 en dépit de leur ratification du traité sur le commerce d’armes. L’ensemble de ces pays, ont vendu pour pas moins de 25 milliards de dollars d’armes en tout genre au royaume saoudien. Or l’article 6.3 de ce traité prévoit que les pays signataires sont dans l’obligation de stopper tout transfert de matériel militaire à un pays si au même moment ils savent que ce dernier utilise ces moyens pour commettre des crimes contre l’humanité, un génocide, de graves atteintes aux conventions de Genève, des attaques directes contre des biens de civils ou les civils eux-mêmes. L’article 11 de ce traité stipule enfin que les pays exportateurs sont dans l’obligation de veiller à ce que les armes vendues ne soient pas ensuite redistribuées à des parties prenantes non identifiées. Or il est avéré que l’Arabie Saoudite a non seulement fourni généreusement des fusils d’assaut allemands G3 au Yemen, mais également parachuté de nombreuses munitions à différentes factions pro-saoudiennes sur le terrain. Il semblerait donc que l’Arabie Saoudite et ses amis européens soient dans une complicité à peine cachée pour violer et fouler du pied le droit international. Ces derniers n'en sont d’ailleurs pas à une contradiction près puisqu’au mois de février dernier, le Parlement Européen a voté une résolution non contraignante appelant, entre autre chose, au boycott de la vente d’armes à l’Arabie Saoudite et rappelant aux états membres à respecter les résolutions prises en 2008 à ne plus vendre d’armes à un pays qui menacerait la stabilité régionale.


Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur