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Ibn Khaldoun : témoin lucide d'une époque tourmentée


Rédigé le Jeudi 31 Août 2006 à 21:56 | Lu 3850 fois |


C’est un personnage à la fois attachant et pathétique que cet homme du XIVème siècle, dévoré d’ambition, passionné d’étude , conscient de vivre un destin unique, soucieux de s’immortaliser par une œuvre originale, acharné à témoigner d’un monde qu’il voit s’écrouler autour de lui. Ce faisant, il inaugure une nouvelle conception de l’histoire.



L’historien marocain Abdesselam Cheddadi présente dans la Pléiade un remarquable travail de traduction et d’érudition sur l’œuvre de ce grand savant arabe que fut Abderrahman Ibn Khaldoun, né à Tunis en 1332, mort au Caire en 1406. Ceux qui s’intéressent à lui disposeront désormais d’un instrument de travail adéquat : repérage des manuscrits, comparaison de leurs différentes versions, traduction nouvelle tenant compte de celles qui l’ont précédée, introduction approfondie, index, lexique, bibliographie et documents divers. Ibn Khaldoun a voulu écrire une histoire universelle, depuis la Création jusqu’à la chute de Bagdad en 1258. Son but était de rapporter les évènements, mais de telle sorte que des leçons (‘ibar) puissent en être tirées. « Je l’ai intitulé : Le Livre des Exemples. Traité des commencements et de l’histoire relatif aux jours des Arabes, des non-Arabes, des Berbères et des grands souverains de leur temps » (p.9). Le titre arabe est le même, Kitâb al-‘Ibar…, mais une autre traduction en est donnée par A.Cheddadi ( page XXII), la dernière partie concernant « les peuples les plus puissants parmi leurs contemporains ». Le titre, comme bien d’ autres passages de l’œuvre, a soulevé de nombreux problèmes de traduction et des controverses. L’avantage de cet ouvrage est que l’auteur en fait mention et justifie ses choix. Par rapport à la traduction littérale de Rosenthal[1], qui faisait toujours correspondre le même terme anglais au terme arabe, A.Cheddadi a tenu compte du sens tel qu’il est suggéré par le mot et par son contexte. Certaines parties, notamment des poèmes, se sont avérées intraduisibles, et c’est tout à l’honneur du traducteur que d’en faire état. Dans l’introduction à son œuvre, Ibn Khaldoun a exposé son plan (p.8-9) : une introduction sur la science de l’histoire, un livre I sur la civilisation (il deviendra la célèbre Muqaddima, Prolégomènes, souvent détachée de l’ensemble), un livre II sur l’histoire des Arabes « de la Création à notre époque » et des Etats contemporains, un livre III sur l’histoire des Berbères et des Zénètes. Le tout était suivi de l’autobiographie de l’auteur, mise à la fin parce qu’il la tenait constamment à jour. Le tome I de l’édition de la Pléiade comprend cette autobiographie, et le livre I (la Muqaddima). Le tome II devrait porter sur les livres II et III.

Une vie mouvementée

Ibn Khaldoun est issu d’une famille andalouse, originaire de Séville, qui s’est repliée sur Tunis. C’est là qu’il naît en 1332, dans un lignage de savants et de hauts fonctionnaires sur plusieurs générations. Il a quinze ans quand le sultan mérinide Abu l-Hassan s’empare de Tunis : c’est l’occasion pour Abderrahman de fréquenter les grands savants de l’entourage du souverain marocain, notamment al-Abili. Il perd ses parents et nombre de maîtres lors de la peste noire de 1348-1349. A vingt ans, il s’enfuit de Tunis pour aller rejoindre à Fès la cour des mérinides. Il y reçoit un emploi, peut fréquenter ses maîtres, mais à vingt-cinq ans, il est soupçonné de complot et jeté en prison : il en sort après 21 mois, à la mort du roi, il intrigue pour l’accession au trône du successeur. Celui-ci l’admet comme secrétaire personnel, avant qu’il ne tombe en disgrâce, dans une fonction de juge. Par la suite, brouillé avec le vizir, il est autorisé à se rendre à la cour de Grenade où il est bien accueilli par le roi et son ministre. Ensuite, pour ne pas susciter la jalousie de ce dernier, il quitte l’Andalousie pour Bijaya, il se réfugie dans les tribus arabes, passe chez les Abdelwadides de Tlemcen, avant de se retrouver entre les mains des Mérinides de Fès. Ces quelques indications, dont on trouvera le détail dans l’ouvrage, suffisent à montrer ce que fut sa vie : dans un climat politique fait de guerres, de rivalités entre les principaux royaumes du Maghreb (Tunis, Tlemcen, Fès) et d’Andalousie (Grenade), d’intrigues pour le pouvoir dans toute la société, cet homme qui est certainement un juriste intègre et un politicien très avisé, se voit constamment sollicité d’occuper de hautes charges, pour être assez vite soupçonné de trahir, sans doute du fait des relations qu’il entretient partout et de sa parfaite connaissance du milieu citadin et tribal. Dans son autobiographie, qui paraît souvent aussi comme une autojustification, il mentionne tous ces faits en les attribuant à la paranoïa des souverains et à jalousie des puissants (jalousie que sa forte personnalité devait susciter), mais on soupçonne que ces accusations n’ont pas peut-être pas toujours été dénuées de fondement. Sans doute a-t-il estimé qu’aucun pouvoir établi ne méritait le risque de sa vie, la seule légitimité reconnue étant celle d’un souverain qui garantit la paix et l’exercice du droit. C’était en réalité rarement le cas, et il est triste de le voir obligé d’assurer sa survie d’homme et de savant au prix de ces panégyriques ampoulés adressés à des personnages peu recommandables. Pendant trois ans et dix mois (1375-1378) à la suite de déboires divers, il se retire près de Frenda en Algérie, à Qal’at Ibn Salâma, et il peut y rédiger la Muqaddima et une partie du Kitâb al-‘Ibar. En 1378, il retourne à Tunis d’où, après quatre années d’honneurs, d’intrigues et de persécutions, il quitte définitivement le Maghreb pour le Caire en 1382, sous prétexte de faire le pèlerinage. Il quitte le Maghreb, mais pas les intrigues. Reçu avec honneur en Egypte, il y dispense un enseignement juridique, il est nommé grand cadi malikite du Caire, et à cette charge comme à d’autres qui lui seront attribuées, il est à de nombreuses reprises destitué, puis renommé, au gré des aléas politiques et des manœuvres de rivaux utilisant diffamation et corruption. Il dit lui-même que la façon rigoureuse dont il applique la loi lui valut de nombreuses inimitiés. Le grand événement de la fin de sa vie sera sa rencontre avec Tamerlan à Damas en 1401. Venu assiéger la ville, le conquérant s’enquiert de lui, le reçoit avec honneur et lui demande oralement et par écrit une information sur le Maghreb. La ville sera ravagée par la suite, Tamerlan se retire, mais Ibn Khaldoun peut revenir au Caire où il sera encore nommé et révoqué comme cadi malikite quatre fois, jusqu’à sa mort en mars 1406. De son personnage, A.Cheddadi remarque qu’il a passé en réalité moins de dix ans (sur cinquante-quatre de vie publique) dans l’exercice de fonctions officielles, mais il était fasciné par le pouvoir : « Il était incapable de concevoir sa vie autrement que dans les hautes sphères du pouvoir. L’alternative pour lui était simple : une vie de cour dans la proximité des rois, ou une vie de retraite, consacrée à la science (p.XX).»

La Muqaddima

C’est à l’évidence la grande œuvre d’Ibn Khaldoun. Après sa première version rédigée à Qala’at Ibn Salâma, il l’a reprise constamment, notamment à la lumière de l’autre regard qu’il pouvait jeter du Caire, un regard sur le monde plus large que ce qu’il en voyait de Tunis. A.Cheddadi qui a compulsé les divers manuscrits a retenu comme base la version datée de la fin de sa vie, en 1402 : un document (p.1297) reproduit un spécimen de l’écriture d’Ibn Khaldoun, où il dit : « Ceci est le brouillon de l’Introduction au Livre des Exemples de l’histoire des Arabes, des non-Arabes et des Berbères. Elle est tout entière de caractère scientifique et forme comme une préface à l’Histoire. Je l’ai révisée autant que j’ai pu et je l’ai corrigée. Il n’existe pas de copie supérieure à celle-ci. (p.1296).» Il était bien conscient de son importance, il dit lui-même à la fin de son introduction : « Voilà donc un ouvrage unique en son genre, où j’ai réuni des connaissances inhabituelles, des vérités proches de nous mais voilées. Cependant je suis convaincu de son imperfection, en comparaison des savants des différents siècles…J’espère que les gens qui possèdent la compétence et le savoir considéreront ce travail avec un œil critique et sans complaisance et voudront bien faire preuve d’indulgence en en corrigeant les erreurs (p.10).». Ce ne fut malheureusement pas le cas : l’ouvrage fut oublié jusqu’au XIX° siècle, et tiré de l’oubli par les orientalistes : pour la France, éditions de Slane en 1847 et de Quatremère en 1858. C’est en 1863 que de Slane publie les premières traductions françaises : Les Prolégomènes d’Ibn Khaldûn, et Autobiographie d’Ibn Khaldoun. L’ouvrage était dès lors promis à la célébrité. Les premiers à s’en emparer furent les militaires français d’Algérie au XIX° siècle, heureux d’y trouver une opposition arabe-berbère marquée et un dénigrement des Arabes (sans toujours remarquer que ce sont certains nomades qui sont désignés par ce terme) : bref les bases d’une stratégie coloniale. A une époque plus récente, l’œuvre suscita des engouements divers : des marxistes y saluaient une lutte dialectique de groupes assimilables à des classes, des segmentaristes d’obédience structuraliste y trouvaient une analyse fine des luttes tribales, voire une théorie de l’anarchie, d’autres encore plus nombreux y ont vu la fondation de la sociologie, pour ne pas dire des sciences sociales. A.Cheddadi prend ses distances par rapport à ces assimilations trop rapides, au bénéfice d’une prise en compte de l’originalité de l’apport d’Ibn Khaldoun dont les intuitions géniales restent profondément articulées sur la société dans laquelle il vit, dominée par le conservatisme et l’autoritarisme, sous l’égide de la religion islamique. Sa pensée naturaliste s’y exprimera sans qu’elle soit jugée dangereuse, mais elle ne sera pas reprise avant une ouverture à la modernité.

Une nouvelle histoire

Ibn Khaldoun se démarque de l’historiographie qu’il connaît : celle-ci pour connaître la vérité d’un fait, s’inquiète avant tout de la solidité de la chaîne de transmission. Il veut y substituer une autre méthode : « L’histoire doit faire appel à des domaines multiples et à des connaissances variées et exige des qualités de réflexion théorique et de fermeté d’esprit susceptibles de conduire au vrai, de préserver des faux pas et des erreurs. Car si les récits historiques sont jugés du seul point de vue de leur transmission, sans être examinés à la lumière des modèles de l’expérience, des règles de la politique, de la nature de la civilisation et des conditions de la vie en société, et sans que les faits passés soient évalués par analogie avec les faits présents, on ne peut se prémunir contre les faux pas et éviter de dévier du chemin de la vérité.(p.11)».
Les grandes règles qu’il dégage pour les sociétés, à partir de l’expérience du Maghreb, sont connues. Le fondement est l’opposition entre deux types de civilisation (‘umrân : le terme a été traduit de multiples façons) : nomade et citadine. La première inclut des sociétés frustes, aux conditions de vie difficiles, fortement soudées par l’esprit de corps (‘asabiya), fondées sur les liens de sang et de clientèle. Ils vivent de l’agriculture et de l’élevage, mais aussi de la prédation. Ils sont guerriers et maîtres de leur sécurité. Les gens des villes au contraire vivent dans l’abondance et le raffinement. Ils développent les arts et le commerce et bénéficient d’un surplus qu’ils consacrent au luxe. Ils ne sont pas capables de se défendre. Ils vivent sous la protection d’un souverain qui assure le respect des lois et la sécurité des biens. Le cycle se décrit de la manière suivante : forts de leur ‘asabiya, et souvent appuyés sur une idéologie religieuse réformatrice, les bédouins prennent le contrôle de la cité. Ils s’y installent, s’y amollissent, s’y corrompent, et peu à peu deviennent incapables de se défendre d’autres agresseurs bédouins. Un autre cycle recommence. Ibn Khaldoun a formalisé cette théorie sur un cycle de quatre générations, soit globalement un siècle, concernant les familles et les dynasties. La naissance et l’effondrement des empires est inéluctable. Une vue fondamentalement pessimiste, puisque l’état de civilisation citadine, qui est l’étape supérieure, est radicalement fragile, la soumission des citadins aux lois émousse leur courage et fait disparaître leur capacité de se défendre. Ce souci de tirer des lois de ses observations, en les fondant sur des processus naturels, caractérise la nouvelle façon d’Ibn Khaldoun d’écrire l’histoire.

Ibn Khaldoun aujourd’hui

Par sa méthode Ibn Khaldoun paraît étonnamment moderne. Pourtant il fut bien de son temps. Comme pour ses contemporains, la valeur d’un homme tenait à son lignage et il consacre des pages à défendre les califes omeyyades et abbassides des vices qu’on leur reproche, parce que, issus de nobles lignages, ils ne pouvaient s’adonner aux turpitudes dont on les accusait. Les sociétés décadentes dans lesquelles il a vécu lui ont laissé un goût amer, qu’il n’a pu exprimer directement, mais qu’il a inscrit dans ses théories. L’entrevue avec Tamerlan lui a fait toucher du doigt les risques d’effondrement de l’empire musulman. Bien des causes de violence qu’il a subtilement analysées subsistent encore aujourd’hui : esprit de corps, arbitraire des régimes, corruption des autorités, rivalités pour le pouvoir. L’instabilité des sociétés qu’il décrit, l’étouffement des talents par des forces conjuguées sont encore à l’œuvre de nos jours. L’œuvre d’Ibn Khaldoun est riche d’enseignements pour le monde d’aujourd’hui, elle mérite d’être encore longuement méditée, car elle est riche de mots qui n’ont pas été entendus, d’un savoir sur la société inconscient voire refoulé. Ill faut savoir gré à Abdesselam Cheddadi d’en avoir facilité l’accès.




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