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L'Islam politique se réveille et brise la domination des Frères Musulmans !


Rédigé le Mardi 12 Mars 2013 à 10:45 | Lu 740 fois |


Al Asir au Liban. Aboul Foutouh et Abu Ismaïl en Egypte. Hamadi Jebali faisant sa fronde dans Ennahda. La naissance de la confédération Hached au Yémen. Les nouvelles forces islamiques sur le terrain des combats en Syrie... L'Islam politique se délivre peu à peu d'une doxa imposée à lui : il serait la propriété des Frères Musulmans, d'Ennahda, d'Al Islah. Il n'y aurait que cette force qui serait l'Islam politique. Les Tariq Ramadan, les Nabil Ennasri, etc... n'en parlent guère. Eux qui pourtant sont assez proches ou du moins familiers de ce courant des Frères Musulmans et qui n'hésitent pas, selon les circonstances à défendre Mohamed Morsi, Rached Ghannouchi, etc... Ne comprennent-ils pas que le vent a déjà tourné et qu'il serait temps, pour eux aussi, de bien observer ces changements... ? Ils pourraient bien ne rien comprendre... ou sinon se rallieront en retardataires à ces analyses et faits. J'ai décidé d'oser parler de ces choses, moi qui pourtant ne suis pas musulman !



L'Islam politique se réveille et brise la domination des Frères Musulmans !
Les Frères Musulmans, que des Frères Musulmans, rien que des Frères Musulmans...

En 2011, la presse occidentale chantait à l'unisson l'arrivée triomphale des Frères Musulmans dans le monde arabo-islamique. Occultant la diversité de l'Islam politique, les Frères devenaient la coqueluche des médias et des alter-médias. On ne parlait que d'eux et de groupes proches, comme Ennahda en Tunisie ou al-Islah au Yémen. Ils faisaient les gros titres. Censés apporter l'Islam politique dans le monde arabo-islamique, ils devaient rompre avec les anciens régimes. Ils devaient être le nouveau visage de ce monde en changement.

Largement soutenu par un petit pays enclavé, le Qatar, avec ses fortunes gazières notamment, la constellation des Frères Musulmans devait donc devenir le modèle politique de type "AKP d'Erdogan". Al Jazeera, élément moteur de leur mise en avant, via notamment al-Qaradawi, a beaucoup joué avec les évènements qu'elle suivait. Lors de la révolte de janvier-février 2011, la chaine n'a en aucun cas parlé du fait que les Frères Musulmans n'avaient jamais appelé à manifester. Pire, que se sont eux qui ont appelé, fin janvier 2011, à ce que l'armée intervienne... Dès le 29 janvier, les Frères Musulmans envoyaient une commission pour dialoguer avec le sanguinaire Omar Suleyman... une commission menée par... Mohamed Morsi.

Ennahda avait ouvert le bal dès octobre 2011. Seule formation politique organisée, sa victoire était attendue par tous et aucun sondage ne fournit d'avis contradictoires avant les élections. On nous présenta Ennahda comme un bloc : Ennahda, c'était Rached Ghannouchi. Rached Ghannouchi, c'était la Tunisie et l'Islam politique tunisien, c'était Ennahda ! Point à ligne, par ici la sortie. Le lecteur occidental s'imprégnant de ces idées et de ces préconçus les garda en tête. Et il faut dire que les médias et l'opposition tunisienne avaient aussi tout fait pour que cette idée soit triomphante de sorte de pouvoir ensuite contester tout Ennahda.

Ce bal allait connaître des péripéties inattendues. Avec le soutien financier de mécènes koweïtiens et saoudiens, les salafis d'une large coalition autour d'Al Nour s'imposent avec 25 % des voix aux législatives ! Quoi ?! Il n'y aurait donc pas que des Frères Musulmans en Egypte ? Plus intéressant, ils remportent même une large avance à Alexandrie notamment dans nombre de quartiers, écrasant les candidats de la Confrérie pourtant proposée comme l'unique image de l'Islam politique.

Mais le bal a été définitivement terni aux élections législatives libyennes. L'émir du Qatar avait pourtant débloqué des fonds colossaux pour financer les Frères Musulmans libyens, présentés comme dans la "clandestinité" sous Kadhafi. En réalité, s'il y a bien eu quelques Frères en Libye en clandestinité, ils n'ont jamais eu d'influence. L'Islam politique libyen étant dominé depuis longtemps par un Islam politique, notamment en Cyrénaïque, bien plus rigoriste que celui des Frères Musulmans, et dans l'ouest tripolitain, bien plus modéré que celui des Frères là encore. Les élections ont lieu et voient une défaite humiliante pour le parti des Frères Musulmans libyens. Y compris chez les indépendants. Le grand vainqueur ? Un groupe de coalition mené par Mahmoud Jibril, d'un Islam politique extrêmement "léger" osons le terme, mais pas laïc, et de tendance libérale.

Quoi !? Les Frères Musulmans ne sont pas les seuls dans l'Islam politique ?!

Et bien non. Ces brèches violentes dans le doux schéma de la grande vague imaginée pour les Frères Musulman ont peu à peu libéré l'Islam politique de l'emprise des Frères Musulmans qui avait fait une réelle OPA, via des soutiens médiatiques, notamment qataris, sur cet Islam politique. Prenons le cas yéménite, très exemplaire. Localement, c'est al-Islah, une formation basée à Sanaa, qui est la branche semi-officielle des Frères Musulmans au Yémen, fondée d'ailleurs par un ancien précheur yéménite des Frères Musulmans. Le parti n'a en rien récolté les graines semées par la révolte de 2011 contre Ali Abdullah Saleh. Là bas, le Qatar, l'Arabie Saoudite et d'autres petits pays du Golfe, au sein du CCG, avaient alors offert à Saleh une immunité, une retraite dorée, de garder le pouvoir sans y être et mieux, d'organiser une élection bidon à un seul candidat... son vice-président. Al-Islah... a signé ce document. Membre d'al-Islah, Tawakol Karman se demande aujourd'hui ce qui se passe... Pourquoi les manifestants appellent encore à la chute de "Saleh et de l'opposition" dont al-Islah fait partie ?

Ennahda, lors de son 9ème Congrès, a démontré aussi que l'image imposée à nos esprits n'était pas bonne. Les motions présentées par des pions du clan Ghannouchi, comme Lofti Zitoun, se sont faites écrasées par de nouvelles motions ! Le retour d'Abdelfattah Mourou, qui avait été chassé par Ghannouchi en mars 2011, a été marqué par son soutien ouvert à Hamadi Jebali et à exiger jusqu'au départ "de ceux actuellement à la direction s'ils ne font pas le bien de la Tunisie" : une menace ouverte à Rached Ghannouchi et son clan corrompu et teinté de népotisme à la Ben Ali. Hamadi Jebali a été fusillé politiquement et ramené au silence à son unique poste de secrétaire général. Mais chose a été faite : Ennahda est revenue à son origine : une mouvance islamique collégiale où les avis divergent. Le temps du clan Ghannouchi à la tête d'Ennahda est déjà compté.

Avec l'arrivée de Moaz al-Khatib à la tête de la Coalition Nationale Syrienne et avec la percée dans l'auditoire syrien des propos d'Adnan al-Arour, le "grand public" a découvert que l'Islam politique syrien n'était pas une marque de fabrique des Frères Musulmans. Les organisations islamiques en Syrie sont mêmes multiples ! Thomas Pierret, grand spécialiste de la question, a publié nombre d'articles sur cette situation depuis deux ans, rappelant que l'Islam politique syrien est une constellation incroyable où les Frères Musulmans ont certes une place mais loin de celle qui fut la leur en tout cas dans les années 1970.

Au Liban, enfin, une expérience nouvelle se crée avec pour épicentre Saïda. Dans une mosquée pourtant peu extraordinaire en elle même, des milliers de personnes convergent pour chaque grande prière et écouter les sermons et les discours politiques de cheikh al-Assr (al-Asir). Inconnu il y a quelques années, l'homme s'est imposé dans l'Islam politique libanais, unifiant à lui toutes ses composantes. Rénovant l'image de la Salafiyya, cheikh al-Asir s'est érigé comme homme de dialogue avec les chrétiens et les chiites mais comme intraitables avec la direction du Hezbollah sur nombre de questions, notamment syrienne. Avec désormais le chanteur populaire Fadel Shaker sur son flanc gauche, et une nouvelle image, al-Asir est lui aussi en train de briser l'image d'un Islam politique imposée d'avance par les médias et quelques mécènes richissimes du Golfe.

L'essor des salafis et des mouvances islamiques "unionistes"

Ce terme, que j'utilise ici, n'est pas sans raison. "Unioniste" ? Oui, unioniste. Et c'est en Syrie et en Egypte que se sont renforcées ces mouvances de l'Islam politique dans le monde arabo-islamique. En Egypte, ce courant est dominé par un ancien Frère Musulman, Abdel Moneim Aboul Foutouh. Expulsé de la Confrérie après s'être annoncé comme possible candidat aux présidentielles de juin 2012, l'homme a maintenu sa candidature face à Mohamed Morsi. Donné à seulement 5 % par certains sondages, l'homme va vite s'imposer comme l'outsider d'un nouvel Islam politique. Très vite, il passe les 10 % dans les sondages. Mohamed Morsi exige alors que l'on le lui demande de retirer sa candidature auprès des généraux. Les généraux retirent non pas celle de Foutouh, mais celle d'Abu Hazem Ismaïl, salafi indépendant donné à près de 15 % dans les sondages. Les salafis, trahis par les Frères Musulmans, se rallient alors immédiatement et Al Nour proclame son soutien à Aboul Foutouh.

Les résultats du premier tour tombent : Mohamed Morsi ne fait que 25 %, tandis que l'abstention est de près de 50 %. Mais Aboul Foutouh obtient 18 %, à seulement quelques pourcentages pour entrer au second tour ! Bien au dela des scores prédits par les sondages. Et quand on regarde la palette des soutiens de Foutouh, qui trouve-t-on ? Des nationaliste laïcs jeunes ! Des dissidents des Frères Musulmans, ayant quitté massivement par milliers la Confrérie quand celle-ci s'est mise à se frotter aux généraux. Désormais, Aboul Foutouh a créé son parti, Egypte Forte, rassemblant des salafis jusqu'aux jeunes de gauche. Il se dresse désormais contre Morsi "qui a trahis son camps", entendre par là, l'Islam politique !

Au Yémen, les Salafis se sont réveillés. Rompant avec les mouvances armées du type d'Ansar al-Sharia, les salafis se sont unifiés sous un organisation parapluie nommée la Confédération Hached. Elle est désormais en tête des manifestations avec les Jeunes Révolutionnaires, dont certains même des libéraux ou des gauchistes. Mais contre Saleh et les fausses oppositions comme Al-Islah, l'union fait la force. Il n'est donc plus rare de voir des salafis d'Hached manifestant dans le même cortège que les Jeunesses libérales de l'université de Sanaa. La percée des salafis yéménites est encore plus visible lors d'un récent congrès de la confédération Hached à Sanaa où la foule était si dense que certains organisateurs ne purent y accéder eux même !

C'est dans le laboratoire du Bilad al-Sham que tout est en train de changer. Que les cartes sont en train de se modifier peu à peu et où les prévisions de certains se cassent le nez sur les réalités du terrain. Car là bas, la grande nouveauté, c'est l'évolution rapide et la conquête des esprits par les mouvances que je qualifie d'unionistes. En quelques mois, celles-ci se sont imposées, comme des groupes avec lesquels j'ai pu discuté comme le Front Islamique Syrien. Là bas, que vous soyez proches des Frères Musulmans ou un salafi piétiste et rigoriste au maximum, vous pouvez désormais entrer dans ces formations politiques, au dela de simplement combattantes, nouvelles.

L'avenir plus qu'incertain pour les Frères Musulmans et la grande défaite à venir de l'idéal qatari

Oui, l'Islam politique se lève. On pourrait même presque dire "le vrai". Celui sans les paillettes de Doha. Celui sans la complaisance envers les généraux du Caire. Un Islam politique qui fait davantage peur à l'Occident qui ne le connait pas, mais qui ne m'effraie pas en tant que Chroniqueur et en tant qu'européen. C'est en Sham que tout est en train de changer. C'est là que les Frères Musulmans encaissent de lourdes défaites politiques et idéologiques sur le terrain. Car les mouvances salafis et "unionistes" se sont peu à peu imposées, faisant presque oublier que les Frères Musulmans ont existé. Ainsi, on ressort les portraits de Marwan Hadid, un homme qui, dans les années 1970, avait quitté les Frères Musulmans syriens, pour entrer en Jihad contre le régime d'Hafez el-Assad.

Les Salafis seront aussi appelés à jouer un rôle nouveau. Al Asir est peut être un des initiateurs de ce changement. Déjà les formations financées par l'étranger commencent à se fissurer. Al Nour s'est récemment coupée en deux, avec la naissance en Egypte du parti Al Watan. Abu Hazem Ismaïl s'est aussi imposé peu à peu en Egypte, jouant de l'unionisme à son tour, autour d'un salafisme renouvelé. En Tunisie, s'ils manquent (attention cela n'est pas une insulte) de maturité, cela viendra avec le temps et une rénovation en interne de leur camp. La naissance il y a peu du Hizb Tahrir est un premier pas. Ravagés par leur image de violence (utilisée par Ennahda pour se rallier des votes laïcs et trahissant donc les salafis), ils doivent se réformer et évoluer pour proposer quelque chose de plus crédible, de plus logique, de plus clair.

L'idéal Qatari de voir sa vision "brotherhoodienne" du monde arabo-islamique se fissure chaque jour qui passe. Paniqués, les mécènes qataris tentent de financer uniquement l'Armée Syrienne Libre et quelques groupes du Front de Libération de la Syrie, pour écraser la percée des forces novatrices comme le Front Islamique Syrien et les forces salafis, notamment proches du Jabhat al Nusra. En Tunisie, l'unité d'Ennahda de façade a depuis longtemps volé en éclat en interne et enfin les voix discordantes se font entendre ! En Egypte, la page des Frères Musulmans est déjà en train de se déchirer à peine rentrée dans le livre d'histoire de ce pays ! En Libye, la claque est déjà tombée ! Au Yémen, de grands bouleversements politiques sont à venir !
L'Islam politique se réveille.



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édric Labrousse est étudiant en histoire. Il a 22 ans et fait partie de ce qu'il nomme lui-même des... En savoir plus sur cet auteur



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