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L'ensemble Rabi'a, entretien avec Marie-Hélène Dassa


Rédigé le Mardi 19 Février 2008 à 09:52 | Lu 5393 fois |


L’ensemble Rabi’a, du nom de la célèbre sainte soufie du 8e siècle Râbi’a al-Adawiyya, s’est constitué dans le sud de le France en octobre 2003. Il est composé de femmes issues d’horizons culturels divers (France, Afrique de l’ouest, Maghreb, Andalousie), toutes disciples d’une voie soufie marocaine, très présente en France, la voie Qadiriya Boudchichiya. Avec Marie-Hélène Dassa, nous revenons sur l'activité de cet ensemble et plus généralement sur la place du chant dans cette voie spirituelle.



L'ensemble Rabi'a, entretien avec Marie-Hélène Dassa
Elkalam.com : Pourriez vous nous expliquer comment s’est constitué l’ensemble Rabi’a et depuis quand existe t-il ? Pourriez vous rappeler brièvement à nos lecteurs qui est Rabi’a dans la tradition islamique ?

Marie-Hélène Dassa : L’ensemble Rabi’a, du nom de la célèbre sainte soufie du 8e siècle, a été créé dans le sud de le France en octobre 2003. Il est composé de femmes disciples d’une voie soufie marocaine, la voie Qadiriya Boudchichiya, et issues d’horizons culturels divers (France, Afrique de l’ouest, Maghreb, Andalousie).
Ne maîtrisant pas toutes initialement la langue arabe, ces choristes ont appris progressivement les techniques séculaires de l’interprétation mélodique de poèmes appartenant au registre de la tradition soufie, notamment lors des séances rituelles de sama’ auxquelles elles participent régulièrement. Cette lente imprégnation permet aujourd’hui à l’ensemble Rabi’a de proposer à un large public un aperçu de l’extraordinaire patrimoine artistique soufi. Leurs récitals a cappella alternent des chants tantôt rythmés, tantôt émouvants et nostalgiques. Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de connaître les spécificités de la tradition soufie ou de la langue arabe pour apprécier leur prestation : il suffit de se mettre à l’écoute et de se laisser emporter.
Rabi’a al-Adawiya est une saint soufie médiévale (2e siecle de l’hégire) . Selon la tradition, elle introduisit dans le soufisme très ascétique de l'époque la notion de l’amour absolu envers Dieu.
C’est à elle que l’on doit la fameuse parole : « Je traverse le monde une torche dans une main et un seau d’eau dans l’autre. Je veux verser de l’eau dans l’enfer et mettre le feu au paradis afin que disparaissent ces deux tentures et que les hommes ne prient plus Dieu dans la crainte de l’enfer ou dans l’espoir du paradis, mais uniquement par amour pour Lui. »
Son nom a été opportunément repris par le groupe vocal que nous avons formé.

Elkalam.com : Pourquoi avoir choisi le chant comme support à l’expression artistique et spirituelle ? Pourriez-vous nous préciser en quoi cet art fait partie intégrante de la tradition spirituelle musulmane ?

Marie-Hélène Dassa : Lorsque la Parole divine se fit entendre, du temps où il n’y avait pas de temps, à travers Son Fiat (Kun), il en résulta l’existence. Ainsi la première chose que la création perçut de la Présence divine fut son Verbe. Cette perception de la Parole originelle s’appelle en langage soufi le sama', c'est à dire l'audition spirituelle. En écho à l'Ordre divin (Kun) l'univers fut créé pour louanger Dieu, le célébrer et le chanter comme nous le rappelle, à maintes reprises, le Coran : « Tout ce qui est sur la terre et dans les cieux célèbre les louanges de Dieu, et les oiseaux aussi en étendant leurs ailes » (Cor.24, 41). Ailleurs, la Parole divine nous apprend que le tonnerre (Cor.13, 13), la terre et les cieux (Cor.17, 44) chantent sa louange. Le Coran nous révèle également que les éléments de la nature prenaient part aux chants sacrés du Prophète Daoud. En effet, nous instruit-il : « Nous avons contraint les montagnes et les oiseaux à se joindre à David pour proclamer Nos louanges, c’est Nous qui avons fait cela » (Cor. 21, 79).
L’être humain a une position particulière au sein de cette célébration universelle. Écoutons de nouveau la Parole Coranique : « …Il n’y a rien qui ne célèbre ses louanges, mais vous ne comprenez pas leurs louanges. Dieu est plein de mansuétude et Il pardonne » (Cor.17, 44). La méconnaissance par l’Homme du langage de la célébration universelle fait partie de son passif, à savoir l’oubli de ses origines sacrées. L’avènement des Prophètes a eu, de tout temps, pour mission de nous sensibiliser à cette invocation universelle et de nous rééduquer au langage des louanges. Les éducateurs soufis ont pour fonction de nous rappeler le sens de cette mission.

Du temps du Prophète de l’Islam (sur lui la Grâce et la Paix de Dieu), le chant sacré était une pratique reconnue et agréée. Rappelons l’épisode de Abou Moussa al-Achcari qui récitait un jour le Coran d'une voix mélodieuse alors que le Prophète l'écoutait. Lorsqu'il eut fini, le Prophète le félicita pour sa belle voix et l'assura qu’Allah lui avait donné un mizmar (une flûte) comme celui de Daoud (sur lui la Paix). Les poèmes chantés en l’honneur du Prophète furent aussi agréés. Que dire du réputé accueil à Seyyidûna Mohammed par les ansars de Médine ou encore de la participation du Prophète à un chant collectif - sama'- lors de la construction de la mosquée de Médine ?

Le sama’ n’est pas un spectacle, mais la manifestation de l’esprit d’une communauté qui s’assemble pour évoquer et pour invoquer, afin de toucher à une réalité que celle perçue à partir d'un état de conscience ordinaire.

Le sama’ engage celui qui interprète le chant comme celui qui l'écoute
« Je ne suis qu’une chanteuse ,» dit la tradition » j’écoute l’oiseau, ce que l’arbre dit à l’oiseau et ce que le vent dit à l’arbre ».
Savoir écouter et surtout savoir entendre cette louange, c’est, par delà le sens apparent, par delà les mots, entendre l’esprit.

Tout au long de l’histoire de l’islam, les chants soufis ont été récités dans les voies soufies. Ils sont également chantés dans la tarîqa Qâdiriya Boudchîchiya qui, aujourd’hui, représente cette tradition soufie toujours revivifiée. Parmi toutes les pratiques spirituelles de la voie (lecture du Coran, dhikr) destinées à conduire le disciple vers l’accomplissement, le sama', tient une place importante. Dans cette voie il se fait a capella, donc sans instrument, et achève les réunions de dhikr. Ces chants peuvent être composés par des disciples de la voie ou bien être empruntés au répertoire universel de la poésie soufie (Shustari, Ibn al-Farid, Hallaj, Rabi‘a al-Adawiyya).

Elkalam.com : A vous lire, le chant tel qu'il est pratiqué par l'ensemble Rabi'a n'est pas simplement l'expression d'une relation à Dieu, mais fait véritablement partie intégrante d'une spiritualité ?

Marie-Hélène Dassa : Les qasaïd font en effet partie des réunions rituelles de notre tariqa. Elles ont pour thématiques : l'amour du Prophète (sur lui la Grâce et la Paix de Dieu) , le cheminement du disciple et les étapes de la voie, car le sama' est un moyen de transcendance qui permet aux disciples de s’orienter vers la Source divine.


Elkalam.com : Vous parlez du chant à a acapella, mais la musique d'une façon générale peut-elle également avoir ce rôle de toucher les coeurs et d'ouvrir les esprits ? Elle est souvent qualifiée de "dangereuse" parce qu'ouvrant la voie à certains excès, qu'en pensez vous ? Spiritualité et musique font-elles finalement bon ménage ?

Marie-Hélène Dassa : Comme toute pratique spirituelle, le sama' a ses règles et celles-ci constituent une protection contre les dérives possibles. « Commettre une faute durant le sama’ est pire que de calomnier quelqu’un durant des années. » disait Suhrawardî.
Selon Abû ‘Amr Ibn Junayd, la notion de faute revêt plusieurs sens :
· Pratiquer le sama’ dans le seul but de se distraire,
· Pratiquer le sama’ dans une intention ostentatoire,
· Rechercher dans le sama’ l’extase pour elle-même ou la simuler.

Ce qui est dangereux est donc de perdre l'intention de la louange, l'aspiration à la rencontre, la nécessité de l'effacement du moi. Ainsi que le disait Dhû-I-Nûn al-Misri : « Le sama’ est une véritable inspiration qui meut le cœur vers la vérité. Il doit être écouté en esprit en vue d’approcher la vérité. Car celui qui l’écoute avec son âme charnelle (nafs) tombe dans l’hérésie ». Ainsi, ce n'est pas la musique qui est dangereuse en elle-même, mais l'intention de ceux qui la produisent ou de ceux qui l'écoutent.
Par exemple, la musique du ney (flûte) nous ramène à cet intense sentiment de nostalgie que ressent tout être humain exilé de sa demeure céleste, mais ce même ney pourra seulement être celui dont le coeur n'est pas préparé, une simple émotion esthétique ou sentimentale. Il en va de même de toute chose en ce monde, mais la musique n'est-elle pas d'abord cette expression de notre plainte infinie devant l'éloignement de l'Aimé?

Elkalam.com : Est ce que l'ensemble Rabi'a interprète ses propres chants ou des chants appartenant déjà à la tradition ? Existe-t-il des règles d’écriture et d’interprétation des chants soufis ?

Marie-Hélène Dassa : L’ensemble Rabi’a interprète des chants traditionnels et des chants composés par des membres de la voie Qadiriya Boudchichiya dont certains appartiennent à cet ensemble.
L’écriture est d’abord et surtout une écriture inspirée qui évoque pour le disciple des allusions spirituelles qui le toucheront selon son niveau de compréhension. Cependant, comme le disait Abd al-Qader al-Jilani, le pouvoir du mot est au-delà même de l’entendement humain. De même, celui dont le cœur comprend ces allusions manifeste parfois des états sprituels ainsi que le rapporte le Coran:
« Et lorsqu’ils écoutent ce qui est révélé au Prophète, tu vois leurs yeux fondre en larmes en raison de ce qu’ils connaissent de la Vérité… » (Cor 5,83)
Concernant les règles d'interprétation, l’harmonie ou la synchronisation des voix, qui est le reflet de l’union des cœurs, agit sur l’âme et l’esprit des auditeurs. C’est pour cela que ce qui prime est l’unité des cœurs et que, dans les séances rituelles, le dhikr précède le chant afin de permettre la concentration et la purification des cœurs qui sont nécessaires à l’interprétation.

Elkalam.com : Quel accueil rencontrez vous au sein de la communauté musulmane et auprés du public non-musulman ?

Marie-Hélène Dassa : Aujourd’hui, en cette période difficile de débordement de la matière sur l’esprit (ar-Rûh), le chant soufi peut prédisposer à découvrir la religion de Dieu, à aimer les textes sacrés (Coran ou Hadith) et à y pénétrer. Les sages soufis disent : « Le sama’ adoucit les cœurs endurcis, éveillent les âmes négligentes de leur sommeil d’insouciance et les esprits égarés de leur somme d’ignorance. Il leur fait désirer le monde spirituel et les fait sortir du monde de la causalité et de la corruption. Il les sauve de la submersion de l’océan de la matière et les délivre de la prison de la nature». Les soufis ajoutent : « Nous avons tous entendu cette musique au Paradis ». C'est pourquoi le sama' a le pouvoir de toucher les âmes, là où les discours sont impuissants à le faire, et de les aider à entrer dans cet espace d'Amour et de Paix auquel convie le Message divin.
Toute âme aspire à l’union, celle qui écoute le sama’ avec sincérité est emportée vers Lui. C’est pourquoi l’accueil du public est toujours bienveillant et chaleureux.

jawhat_\_iqdi.mp3 Jâwhat 'iqdi.mp3  (4.99 Mo)


la_janna_wa_la_nar.mp3 Lâ Jânna wa lâ nâr.mp3  (2.6 Mo)