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L’être musulman et le complexe de l’avenir


Rédigé le Jeudi 10 Novembre 2011 à 21:33 | Lu 1614 fois |


En ces temps de crises économique, sociale et environnementale et alors que les populations dans nos sociétés européennes vivent dans l’angoisse d’un avenir incertain, l’homme musulman brille souvent par une « quiétude » déconcertante et parfois à contre-courant.



Dans le meilleur des cas, sur les questions d’avenir, cet homme consomme le prêt-à-penser sur le constat et les solutions de ces crises majeures et, dans le pire des cas, on observe un individu sombrant dans des interprétations eschatologiques, quand ce n’est pas dans des méandres conspirationnistes, pour qui toutes ces crises ne seraient que des signes « mineurs » de l’avènement de la fin du monde.

Cette dernière attitude nous intéresse particulièrement, car elle est à la fois majoritaire parmi les musulmans et révélatrice d’une angoisse existentielle de l’individu musulman. En effet, celui-ci cherche encore sa voie et son rôle dans le monde actuel, où parfois il donne le sentiment d’errer et de végéter.

N’assumant pas son anxiété, il se réfugie derrière des explications eschatologiques, dont certaines se fondent sur des paroles prophétiques qui peuvent être questionnées sur leur authenticité, mais qui sont censées tout nous dire, tout nous révéler. La messe, pardon, la khutba (sermon) est dite !

Un foisonnement d’interprétations

Or, parmi les musulmans, il y a en principe consensus autour de trois points fondamentaux, appuyés par les sources scripturaires de l’islam, au sujet de l’Heure de la fin du monde :

1. que l’Heure viendra inéluctablement ;
2. que l’Heure fatidique est proche ;
3. que nul autre que Dieu ne connaît le terme.

Autrement dit, l’Heure viendra, elle est proche et seul Dieu sait. Dire que l’Heure viendra et que Dieu seul la connaît ne souffrent d’aucune équivoque, car la croyance en ces éléments fait partie intégrante de la foi en islam.

Malheureusement, dire que l’Heure est proche pose problème non pas en tant que tel – puisque cet élément est intrinsèque à la foi – mais dans le foisonnement d’interprétations que ce pilier de la foi musulmane a suscité au cours des siècles d’histoire de la civilisation islamique, provoquant, encore aujourd’hui, des effets dévastateurs et tragiques que l’on peut constater.

Pour bon nombre de musulmans, l’être musulman n’aurait pas d’avenir puisque la vie terrestre s’achèverait de manière imminente, il ne peut donc proposer à quiconque, pas même pour lui, une vision du monde de demain, car, dans son esprit, son horizon est obstrué.

Cette impossibilité de se projeter dans l’avenir contribue à une vision individualiste de la vie et de la foi du croyant et la nourrit. L’homme musulman en devient calculateur et rationnel au mauvais sens du terme, le bien et le mal se chiffrant en bonus-malus (hassanat). Par conséquent, les actions humaines sont analysées et décortiquées à travers un prisme juridique binaire et manichéen et sont soit « haram » ou « halal ». La foi de l’être musulman devient individualiste, verticale : elle peut éventuellement l’aider à se rapprocher de Dieu mais peut malheureusement également l’éloigner des hommes.

L’islam en tant que croyance, pratique et éthique en est réduit à sa dimension rituelle et devient le lieu de tous les « paris spirituels », où chacun peut miser sur l’année de la fin du monde à la manière d’un Nostradamus, un espace où peut prospérer le charlatanisme religieux.

Une nouvelle dynamique d’action

Cette interprétation de l’Heure fatidique et ses conséquences complexent l’homme (et la femme) musulman(e) quant à sa projection dans l’avenir et, par conséquent, il aura tendance à tourner son regard vers le passé au point de l’idéaliser. L’être musulman est inhibé, comme paralysé, car il considère que toute action est vaine et inutile quand il songe à l’avenir de l’humanité, et, petite et moins prestigieuse, quand il la compare au passé glorieux des musulmans. On remarque une sorte de résignation, de fatalisme et d’hésitation dans ses velléités d’action.

Il y a pourtant, dans toute cette littérature eschatologique, des propos prophétiques d’une tout autre nature, en tout cas beaucoup plus sensés et optimistes, mais que l’on feint d’ignorer. Nous demeurons surpris dans le choix sélectif, pas anodin, de certains hadiths par l’homme musulman qui se rend coupable d’une grave erreur tant la méditation de ces propos pourrait bouleverser la situation dans laquelle il végète.

Selon Anas, le Prophète (PBSL)a dit : « Si la fin du monde survenait alors que l’un d’entre vous tient dans sa main une plante, alors s’il peut la planter avant la fin du monde, qu’il le fasse ! » Dans ce propos, il y a au moins trois enseignements p our l’homme musulman :
1. qu’il se doit d’être responsable vis-à-vis des autres hommes ;
2. qu’il se doit d’être dans une logique d’action ;
3. qu’il se doit d’être généreux envers les hommes et la Nature.

Dire ou redire cela n’est qu’une manière de prendre exemple sur un homme, aussi inspiré qu’inspirant, que fut le Prophète Muhammad (PBSL). Il a enseigné également à l’homme musulman : « Travaille pour ce monde comme si tu devais y vivre éternellement et travaille pour l’Au-delà comme si tu devais mourir demain » (Abdallah Ibn Amr Ibn Al ‘As).

Lui qui durant toute sa vie a mis en pratique cette devise, d’une part, savourait et partageait le présent avec les musulmans et les non-musulmans et, d’autre part, contribuait et œuvrait, au nom du Divin, à un avenir à visage humain.

Ces enseignements devraient, en principe, permettre à l’homme musulman d’arrêter de spéculer sur la fin du monde car, même s’il la voyait, il se devra d’être responsable, optimiste et généreux dans ses actions.

Cette nouvelle dynamique d’action, due à un regard nouveau et serein sur l’avenir du monde car dépolluée d’une vision apocalyptique de la fin des temps, peut permettre à l’être musulman de dégager son horizon et d’envisager une contribution plus active et plus riche envers l’humanité, afin qu’il soit à la hauteur de sa responsabilité spirituelle et historique sur Terre.


Jamel El Hamri est étudiant en 5e année d’études islamiques à l'IIIT France (Institut international de la pensée islamique).