Envoyer à un ami
Partager

L'expérience vécue du noir


Rédigé le Dimanche 14 Mai 2006 à 22:30 | Lu 3257 fois |


Dans le cadre des célébrations de la fin de l'esclavage, elkalam.com a décidé de vous proposer un texte tiré de l'ouvrage "Peaux noires, masques blancs" de Frantz Fanon. L'auteur, Martiniquais, connu pour ses engagements au côtés des forces de la Résistance pendant la Seconde Guerre Mondiale et celles du FLN pendant la Guerre d'Algérie, nous propose dans ce texte une vision quasi introspective de son expérience "d'homme noir" dans la société française des années 50. Découvrons ce texte ensemble...



Sale négre !" ou simplement : "tiens un négre !". J'arrivais dans le monde, soucieux de faire lever une sens aux choses, mon âme pleine du désir d'être à l'origine du monde, et voici que je me découvrais objet au milieu d'autres objets.....

Le noir chez lui au 20e siècle, ignore le moment où son infériorité passe par l'autre... Sans nul doute, il nous est arrivé de discuter du problème noir avec les amis, ou plus rarement avec des noirs américains. Ensemble nous protestions et affirmions l'égalité des hommes devant le monde. Il y avait aux antilles ce petit hiatus qui existe entre la békaille, la mulatraille et la négraille. Mails nous nous contentions d'une compréhensions intellectuelle de ces divergences. En fait, ça n'était pas dramatique. Et puis...

et puis il nous fut donné d'affronter le regard blanc. Une lourdeur inaccoutumée nous oppressa. Le véritable monde nous disputait notre part. Dans le monde blanc, l'homme de couleur rencontre des difficultés dans l'élaboration d'un shéma corporel. La connaissance du corps est une activité uniquement négatrice. C'est une connaissance en troisième personne. Tout autour du corps régne une atmosphére d'incertitude certaine. Je sais que si je veux fumer, il me faudra étendre le bras droit, saisir le paquet de cigarettes qui se trouve à l'autre bout de la table. Le alumettes, elles, sont dans le tiroir de gauche, il faudra que je me recule légérement. Et tous ces gestes, je ne les fais non par habitude, mais par une connaissance implicite...."

"J'étais tout à la fois responsable de mon corps, responsable de ma race, de mes ancêtres. Je promenais sur moi un regard objectif, découvris ma noirceur, mes caractères ethniques.... Ce jour là, désorienté, incapable d'être dehors avec l'autre, le Blanc, qui, impitoyable, m'emprisonnait, je me portai loin de mon être là, trés loin, me constituant objet...Pourtant je ne voulais pas cette reconsidération, cette thématisation. Je voulais tout simplement être un homme parmi d'autres hommes. J'aurai voulu arriver lisse et jeune dans un monde nôtre et ensemble édifier. Mais je refusais toute tétanisation affective. Je voulais être homme, rien qu'homme. D'aucuns me reliaient aux ancêtres miens, esclavagisés, lynchés : je décidai d'assumer..... j'étais le petit fils d'esclaves au même titre que le Président Lebrun l'était de paysans corvéables et taillables.. "

"En Amérique, des négres sont mis à part. En Amérique du Sud, on fouette dans les rues et on mitrailles les grévistes négres. En Afrique Occidentale, le négre est un bêtes.... Où me situer ? Ou si vous préférez ; où me fourrer ?

- Martiniquais, originaire de "nos" vieilles colonies. Où me cacher ?... Mon corps me revenait étalé, disjoint, rétamé, tout endeuillé dans ce jour blanc d'hiver. Le négre est une bête, le négre est mauvais, le négre est méchant, le négre est laid ; tiens un négre, il fait frois, le négre tremble par qu'il a froid, le petit garçon tremble parce qu'il a peur du négre, le négre tremble de froid, ce froid qui vous tord les os, le beau petit garçon tremble parce qu'il croit que le négre tremble de rage. Le petit garçon se jette dans les bras de sa mère : "maman, le négre va me manger".....

"Le monde blanc, seul honnête, me refusait toute participation. D'un homme on exigeait une conduite d'homme. De moi, une conduite d'homme noir, ou du moins une conduite de négre. Je hélais le monde et le monde m'amputais de mon enthousiame. On me demandais de me confiner, de me rétrécir....L'évidence était là, implacable. Ma noirceur était là, dense et implacable.. Et elle me tourmentait, elle me pourchassait, m'inquiétait, m'exaspérait. "

" Les négres sont des sauvagess, des abrutis, des analphabétes. Mais moi, je savais que dans mon cas ces propositions étaient fausses. Il y avait un mythe du négre qu'il fallait démolir coûte que coûte. On n'était plus aux temps où l'on s'émerveillait devant un négre curé. Nous avions des médecins, des professeurs, des hommes d'Etat... Oui mais dans ces cas persistait quelque chose d'insolite. c'était le professeur négre, le médecin négre ; moi qui commençait à me fragiliser, je frémissais à la moindre alarme. Je savais, par exemple, que si le médecin commétait la moindre erreur, c'en était fini de lui et de tous ceux qui le suivraient..... Je réclamai, j'exigeai des explications. Doucement, comme on parle à un enfant, on me révéla l'existence d'une certaine opinion qu'adoptaient certaines personnes, mais ajoutait-on "il fallait en expérer la rapide disparition". Qu'était ce ? La préjugé de couleur :

"le préjugé de couleur n'est rien d'autre qu'une haine irraisonnée d'une race pour un autre, le mépris des peuples forts et riches pour ceux qu'ils considérent comme inférieurs à eux-mêmes, puis l'amer ressentiment de ceux contraints à la sujétion et auquel il est souvent fait injure.Comme la couleur est le signe extéreur le mieux visible de la race, elle est devenue le critére sous l'angle duquel on juge les hommes sans tenir compte de leurs acquis éducatifs et sociaux. Les races à peau claire en sont venues à mépriser les races à peau sombres, et celles-ci se refusent à consentir plus longtemps à la condition effacée qu'on entend leur imposée."[1]

"J'avais bien lu. C'était de la haine. J'étais haï et détesté, méprisé, non pas par le voisin d'en face ou le cousin maternel mais par toute une race.. J'étais en butte à quelque chose d'irraisoné. ... Je dirai personnellement que pour un homme qui n'a comme arme que la raison, il n'y a rien de plus névrotique que l'irrationnel. Je sentis naître en moi des larmes de couteaux....."

"L'estropié de la guerre du pacifique dit à mon frère "Accomode toi de ta couleur comme moi de mon moignon; nous sommes tous des accidentés".

"Pourtant, de tout mon être, je refuse cette amputation. Je me sens une âme aussi vaste que le monde, véritablement une âme profonde comme la plus profonde des rivières, ma poitrine a une puissance d'expansion infinie. Je suis don et l'on me conseille l'humilité de l'infirme... Hier, en ouvrant les yeux sur le monde, je vis le ciel de part en part se révulser. Je voulus me lever, mais le silence eviscéré reflua vers moi,ses ailes paralysées. Irresponsable, à cheval entre le Neant et l'Infini, je me mis à pleurer.



Frantz Fanon




1.Posté par ugwistan le 19/02/2012 15:54
Est-ce que des zanjs ont aussi écrit leurs tourments?

Nouveau commentaire :


Dans la même rubrique :
< >

Vendredi 5 Septembre 2008 - 16:38 La Bataille du voile par Frantz Fanon