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La crise au Yemen : quelques éléments pour comprendre


Rédigé le Lundi 9 Novembre 2015 à 10:22 | Lu 906 fois |


La guerre au Yémen a fait quelque 5000 morts, dont plus de 2600 civils, et plus de 25.000 blessés, selon des estimations de l'ONU. Près d'un million de yéménites ont dû fuir leur foyer, 20 millions d'entre eux, c'est à dire 80 % de la population ont besoin de secours humanitaire pour survivre



Chars Leclerc engagés par les EAU au Yemen
Chars Leclerc engagés par les EAU au Yemen

Une population prise en étau

La guerre au Yémen a fait quelque 5000 morts, dont plus de 2600 civils, et plus de 25.000 blessés, selon des estimations de l'ONU. Près d'un million de yéménites ont dû fuir leur foyer, 20 millions d'entre eux, c'est à dire 80 % de la population ont besoin de secours humanitaire pour survivre. Le blocus régional qui a suivi le déclenchement des hostilités a aggravé considérablement la crise humanitaire : les pays voisins ont tellement renforcé leurs contrôles aux frontières qu'il est pratiquement impossible de fuir. La Jordanie, qui accueille déjà plusieurs centaines de milliers de Syriens, ne leur permet de rester qu'un mois, l'Egypte exige un visa très complexe à obtenir. Face à l'impossibilité de fuir par la terre, beaucoup choisissent de prendre la mer et rejoindre Djibouti via l'Ethiopie. En l'espace de 6 mois, ce sont presque 15000 migrants qui ont afflué dans ce petit pays bientôt à cours de moyens pour faire face à cet exode massif[1]
La situation humanitaire au Yemen
La situation humanitaire au Yemen

Les responsabilités des gouvernements occidentaux

Depuis 2014 l'Arabie Saoudite est devenue le premier importateur mondial d'armes. Ses principaux fournisseurs : les Etats-Unis et l'Union européenne, la France en tête avec 3 milliards d'euros de commandes. Blindés, canons d'artillerie et missiles français ont été livrés en masse au royaume saoudien. L'Allemagne et la Grande-Bretagne ne sont pas en reste puisque ces pays ont équipé l'armée saoudienne en avion de combat de type Tornado et Eurofighter ; l'Allemagne fournit également des missiles IRIS et des fusils d'assaut G36. Si Outre Rhin, sous la pression des ONG, l'escalade de la violence au Yémen inquiète et a poussé récemment le Ministre de l'économie Sigmar Gabriel a freine la venté de centaines de chars à l'Arabie Saoudite, en France, le gouvernement adopte une tout autre posture. Comme le souligne le dernier rapport au Parlement sur les exportations d'Armes : "Les exportations mondiales d’armement ont augmenté de 9 % en 2014. Les tensions internationales poussent de nombreux États à renforcer leurs capacités militaires, en particulier dans les zones les plus instables (Moyen-Orient) ou les espaces sur lesquels la souveraineté est disputée (mer de Chine), et des contrats importants ont été conclus en 2014. Dans cet environnement incertain, la France est parvenue à augmenter de façon très nette ses exportations de défense. Le succès des entreprises françaises à l’export illustre leur capacité à répondre au besoin de sécurité exprimé par leurs clients dans un monde en proie à de nombreux périls. Il valide aussi la politique d’exportation conduite par le Gouvernement, sous l’impulsion du ministère de la Défense, qui s’est efforcée de renouer une relation de confiance entre la France et ses partenaires du Moyen-Orient et de convaincre les grands pays émergents de la volonté de la France de s’engager sur le long terme à leurs côtés. La France a ainsi renforcé en 2014 sa position parmi les principaux exportateurs mondiaux d’armement." (voir documents ci-dessous)

Autrement dit et dans les faits tous ces équipements sont livrés avec la bénédiction directe du gouvernement français sans l'aval duquel les fabricants d'armes ne peuvent vendre à l'étranger . Aucun doute donc sur le fait que ces armes sont actuellement utilisées de façon massive par le royaume saoudien au Yémen et a contribué à la mort de milliers de civils. Une des preuves est l'engagement par exemple de 70 chars Leclerc acheté par les Emirats Arabes Unis à La France, dans le conflit yéménite. Dans cette course folle à l'armement, les Etats-unis ne sont pas en reste puisque le Congrès américain vient d'autoriser la vente d'armes à l'Arabie Saoudite pour plus de 1,3 milliards de dollars [2].

elkalam_12112015_armement_de_la_france.pdf Elkalam_12112015_armement de la France.PDF  (2.09 Mo)

L'Arabie en tête de liste des clients de la France en matière d'armement
L'Arabie en tête de liste des clients de la France en matière d'armement

Ali Abdullah Saleh (à gauche) et Abd-Rabbu Mansour Hadi
Ali Abdullah Saleh (à gauche) et Abd-Rabbu Mansour Hadi

5 choses à savoir sur ce conflit

1. Le conflit n'est pas un conflit sectaire entre d'un côté le camp d'Abd Rabbo Mansour Hadi et des sunnites et de l'autre celui des Houthis Chiites soutenus par Ali Abdallah Saleh. Ces derniers revendiquent le fait de se rebeller contre les injustices dont ils sont victimes et de se battre contre El Qaida dans la péninsule arabique. Mais à y regarder de plus près, on peut s’apercevoir que ces derniers revendiquent des territoires qui ne sont pas du tout sous le contrôle de ce groupe. En fait, ils ont depuis le début du conflit cherché à élargir leur zone d’influence en vue de la création du futur État fédéral du Yémen (décision prise à l'issue d'une vaste consultation nationale) qui doit compter six provinces. Et ce afin d’obtenir, au terme de ce long processus de transition, un partage du pouvoir en leur faveur. En effet le partage initial avait échoué à établir une répartition équitable des ressources entre les différentes régions laissant les régions à majorité Houthi largement défavorisées et enclavées.

2. L'alliance entre les Houthis et Salih est contextuelle et uniquement basée sur les intérêts réciproques. N'oublions pas que Ali Abdallah Saleh a mené de 2004 à 2010 une gigantesque opération de répressions contre les chiites Houthis causant la mort de près de 8000 d'entre eux. D'un autre côté, l'une des revendications de ces derniers est la lutte contre la corruption et une meilleure répartition des ressources au sein du pays. Hors Saleh represente le symbôle même de la corruption dans ce pays. Un rapport de l'ONU en février 2015 estime sa fortune et celle de son fils à plus de 30 milliards de dollars. Ali Abdallah Saleh et les Houthis, dont le dirigeant actuel est Abd al-Malik Al-Houthi, sont aujourd'hui alliés uniquement pour se débarrasser de leurs ennemis communs, le parti islamiste Al-islah, le nouveau président Hadi et les autres courants politiques qui s’étaient ligués durant la révolution de 2011. Saleh a gardé un réseau très important et possède encore un trésor de guerre qui se compte en milliards de dollars, assure François Burgat. Grâce aux houthis, il a pu contribuer à saper l’assise tribale d’Al-Islah. De leur côté, grâce à Ali Abdallah Saleh, et le soutien d'une partie de l'armée dans laquelle il a conservé des réseaux importants, les Houthis ont pu rapidement gagner du terrain.

3. Le président Hadi avait promis d'adopter une loi de justice transitionnelle, de nommer une commission d'enquête sur les exactions commises par le gouvernement au cours du soulèvement de 2011 et de créer d'autres mécanismes afin d’assurer que la justice soit rendue pour les violations passées ou de prévenir de futures violations. La répression organisée par Saleh a fait plus de 2000 victimes dont de nombreux enfants et près de 22000 blessés. Pour sortir de la crise, ce dernier avait remis ses pouvoirs à Hadi en l'échange de quoi il obtenait l'impunité contre ces crimes. Un processus de dialogue national qui a duré dix mois et s’est achevé en janvier 2014 a produit des centaines de recommandations en faveur de réformes juridiques et autres, notamment des appels à la création d'une institution nationale des droits humains et l'adoption de cette loi sur la justice transitionnelle afin de traiter la question de l’obligation de rendre des comptes pour les violations passées des droits humains. Pourtant, à la fin de l'année 2014, le gouvernement Hadi n’avait encore pris aucune mesure significative pour promouvoir cette obligation qui, sans nul doute, si elle avait été mise en oeuvre, aurait rebattu profondément les cartes de l'échiquier politique au Yemen et remis en cause l'impunité dont bénéficiait jusqu'à présent les tenants du pouvoir.
La guerre qui vient d'éclater repousse malheureusement cette initiative qui aurait pourant permis au pays de sortir par le haut de plusieurs années de crises et de guerre civile ; elle était le point d'orgue du processus de dialogue national entamé par les principales parties en présence du pays et sa reprise est probablement l'une des conditions principales au retour au calme dans le pays.[3]


4. Le risque d'un scénario à la lybienne au Yemen est bel et bien là. La guerre qui vient d'éclater a accentué un phénomène déjà trés présent au Yemen : la multiplication des milices armées au sein de la population civile. Preuve en est l'intégration de près de 5000 miliciens dans l'armée fidèle au Président Hadi, en août dernier. A moins qu'une stratégie de désarmement soit mise en place, cette prolifération, accentuée par le traffic d'armes en tout genre, va complexifier la fin du conflit d'autant qu'à ce jour personne ne sait ou n'est capable de prédire quelles sont les alliances en cours.

5. Enfin, comme précisé plus haut, la population est encore une fois la principale victime de ce conflit. Les humanitaires dénoncent un manque cruel d'accès aux vivres et aux infrastructures de base. Les infrastructures essentielles comme les aéroports, les centrales électriques, l'eau et les installations sanitaires ont souffert des dommages énormes causés par le recours excessif à la force et les attaques indiscriminées commises par toutes les parties dans les zones urbaines », constate Sitara Jabeen, porte-parole du Comité international de la Croix Rouge (CICR) pour le Yémen. Délivrer l'assistance humanitaire reste extrêmement difficile au Yémen pour des raisons matérielles mais aussi en termes de personnel, les ONG étant encore peu présentes sur le terrain. Car le pays reste particulièrement dangereux : cinq travailleurs sanitaires ont été tués, quatorze autres blessés, cinq volontaires de la Croix Rouge sont également morts. « Ceci montre comme il est très difficile pour les organisations humanitaires de porter secours à la population et de couvrir ses besoins en particulier dans des zones assiégées », explique Sitara Jabeen.[4].
Désirant montrer son respect des règles internationales, l'Arabie Saoudite a promis plus de 500 millions de dollars d'aide au Yémen. Toutefois concrètement sur le terrain, cette aide est bloquée par le Royaume et ses alliés. Les ONG et humanitaires sur place décrivent une situation devenue chaotique ; si certains hôpitaux réussissent à fonctionner, le manque de moyens, de lits et de médicaments est criant. Une surmortalité touche les plus faibles : vieillards, enfants, femmes enceintes et les populations déjà migrantes comme les Somaliens.
Le silence des médias internationaux sur cette guerre probablement perçue comme trop lointaine s'explique également par le fait que, comme le dénonce Belkis Wille, chercheuse spécialiste du Yémen oeuvrant pour l'ONG Human Rights Watch (HRW) « L'Arabie Saoudite a beaucoup d'amis ».

Les sources


Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur