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La guerre cachée du Yemen : comment la coalition menée par les saoudiens tue des civils


Rédigé le Lundi 7 Septembre 2015 à 11:09 | Lu 620 fois |


Iona craig, journaliste indépendante basée au Yemen de 2010 à 2015 livre ici un article basé sur les récits et les témoignages de survivants ou famille de victimes des bombardements de la coalition saoudienne au Yemen. Une guerre cachée, peu médiatisée, soutenue par les britanniques et les américains et ayant déjà fait plus de 4500 victimes civiles



Dans le concept islamique du Qadar, votre destin est inéluctable. Si vous essayez de tromper la mort elle vous trouvera de toutes les manières. Ce fut le cas pour ces deux femmes qui se trouvaient sur une route poussiéreuse du Sud-Ouest de la Peninsule arabe à la mi-juin... leurs tentatives répétées pour esquiver le destin se sont finies en échec tragique.

En quittant la zone de guerre de la ville portuaire du sud du Yémen d'Aden le 10 juin, ces femmes ont pris la direction du nord dans un Toyota conduit par un membre de leur famille. Elles voulaient échapper à la violence qui avait déjà transformé des rues entières d'Aden en décombres, et avaient laissé derrière elles des centaines de morts et des milliers de civils pris dans le piège du siège, luttant pour trouver de la nourriture, de l'eau et des soins médicaux.
Devant elles, une famille de quatre personne roulait en pickup, ralentissant aux différents checkpoint qui jalonnaient la route et slalomant sur une route défoncée par les ornières. Entre 16H30 et 17H, venant de nulle part, le premier missile frappe, le pickup disparaît dans une boule de feu tuant sur le coup les deux enfants et leurs parents à l'intérieur. Avant que le véhicule des 2 femmes n'aient le temps de se redresser, un second missile précédé d'un sifflement sinistre s'écrase au sol, les jetant hors de la route. Deux fois en l'espace de quelques minutes, elles virent la mort en face.

Parées dans leurs abayas noir, elles escaladèrent leur voiture . En voyant ces deux femmes échouées au bord de la route, Mohammed Ahmed Salem les a fait monté dans son bus. Salem conduisait sa fille de 25 ans dans la province de Lahj et avait rempli son mini-bus de passagers pour aider à payer le carburant. Les passagers firent de la place aux deux femmes montées sans leur conducteur, resté sur place pour attendre qu'un membre de sa famille vienne l'aider à remorquer son Toyota défoncé., Mais tandis qu'elles remerciaient Dieu d'avoir échappé de justesse à la mort, un troisième missile s'abattait sur eux faisant 10 victimes parmi les passagers du bus.

Les noms de ces mort n'ont pas fait la une de la presse locale d'Aden. Ce genre de nouvelles est d'ailleurs devenue une banalité dans ce conflit tellement caché que même les journalistes étrangers sont obligés d'arriver dans le pays de façon dissimulée pour rapporter les faits sur cette guerre qui a déjà tué selon l'ONU 4500 personnes et blessé 23500 autres.



Bombardement d'un bus public le 30 mars dans la province de Khormakser faisant 4 morts dont 1 enfant. Photo Iona Craig
Bombardement d'un bus public le 30 mars dans la province de Khormakser faisant 4 morts dont 1 enfant. Photo Iona Craig

Enquête sur des crimes de guerre

Pour rappel ce conflit oppose une coalition soutenue par les US et menée par l'Arabie Saoudite qui soutient le Président en exil, Abd Rabu Mansour Hadi, aux Chi'ites Houthi et des soldats d'unités loyales à l'ancien Président du pays, Ali Abdullah Saleh. En mars, les Saoudiens - aidés par des armes et les services secrets américains et britanniques- ont commencé une campagne de bombardement afin de repousser les Houthis qui, selon eux, étaient soutenus par l'Iran..
Depuis lors, de la province septentrionale de Saada à la capitale Sanaa, des villes centrales de Taiz et d'Ibb aux rues étroites d'Aden, ces frappes aériennes n'ont cesse de toucher des zones très peuplées, des usines, des écoles, l'infrastructure civile et même un camp pour des personnes déplacées.
En visitant une vingtaine de sites victimes de ces attaques aériennes, en menant des entretiens avec plus d'une douzaine de témoins, survivants ou parents de victimes, un journaliste montre qu'elles sont susceptibles d'être assimilées à des crimes de guerre, posant ainsi la question essentielle du rôle des américains et des britanniques dans ce conflit. L'administration Obama doit, de façon urgente, expliquer quel est le rôle exact des Etats-Unis dans cette campagne de bombardement dit Cori Crider, Directrice stratégique du groupe Reprieve. Les lois internationales condamnent les attaques ciblées sur les civils et aux Etats-Unis, ceci est considéré comme un crime fédéral. Ce qui frappe notamment, c'est le "style américain" de ces bombardements, le fameux "double tap" qui vient toucher les personnes venues sauvées les victimes des décombres lors d'une première attaque quelques secondes plus tôt. Ces attaques sont devenues tristement célèbres notamment au Pakistan. Le 6 juillet par exemple, au moins 35 personnes venues secourir des commerçants sur un marche touché cinq minutes avant par un bombardement, ont perdu la vie à Fayoush, dans la province Lahj du Yémen.




Mohammed Awath Thabet regardant le cratère de l'attaque "double tap" le 6 juillet à Faoush. Photo Iona Craig
Mohammed Awath Thabet regardant le cratère de l'attaque "double tap" le 6 juillet à Faoush. Photo Iona Craig

"Double Tap meurtrier"

Abdul Hamid Mohammed Saleh, 30 ans, était debout de l'autre côté de la route quand le premier missile frappe le groupe de plus de 100 hommes qui étaient arrivés depuis 6H du matin pour négocier des chèvres et des moutond au marché quotidien. L 'explosion initiale,dit-il, a tué autour d'une douzaine d'hommes et blessés le plus grand nombre. Des morceaux de corps ont été dispersés tout autour de l'impact et un bras a attérri à côté de Saleh. Ce dernier commença alors à s'enfuir mais entendant les cris des blessés, il retourna tenter de s'occuper d'eux. C'est alors qu'une seconde explosion retentit à moins de 30 mètres, lui envoyant des éclats dans tout le dos. Mohammed Awath Thabet, un professeur de 52 ans qui a aidé a ramassé les corps après la double explosion, témoigne qu'au moins une cinquantaine de personnes agées de 15 à 60 ans ont péri sur ce site. Ses propos décrivant les mélanges de restes humains et de restes d'animaux calcinés témoignent de la violence de l'attaque. Selon lui et d'autres témoins, aucune cible militaire ou de combattants houthi étaient à proximité.

Le 12 juin, six jours après qu'une attaque aérienne ait coupé un bus de transport public en deux dans le quartier de Dar Saad à Aden, Lami Yousef Ali, 23 ans, a retrouvé le corps de son frère de 28 ans, Abdu, toujours incarcéré dans l'épave. Lami et Abdu bavardaient sur WhatsApp juste avant que le bus ne soit bombardé ; leur père, Yusef Ali, ainsi que 16 autres civils furent tués. Selon des témoins, devant le bus se trouvaient un véhicule transportant des combattants Houthi. C'est le seul cas d'une attaque dans lequel des opposants semblent bien avoir été la cible plutôt que des civils.

Le 25 avril un avion de chasse bombarde un bus public roulant devant un autre bus transportant des réfugiés depuis le camp isolé de Kharaz au Nord-Ouest d'Aden. Forcé de revenir à Aden à cause des combats sur la route, le convoi a été touché à 11H par au moins deux bombardements. Mustafa al-Abd Awad raconte qu'il y perdit son frère. Quand Awad arriva sur le site pour prendre le corps de son frère, il compta pas moins de 30 autres victimes dans les restes des 2 bus. D'autres personnes parlent de 52 morts. "Ils nous ont tout pris" crie Awad, gesticulant sous un ciel sans nuage, "dites moi pourquoi".
Mohammed Hussein Othman, 23 ans a également été tué ce jour là, laissant derrière lui un petit garçon de 4 ans qui avait déjà perdu sa mère à sa naissance. "Il est parti rejoindre ma mère au paradis" dit l'enfant assis sur la banquette avec sa grand-mère qui regarde quelques photos prises par son fils peu de temps avant sa mort. Ces erreurs de l'armée saoudienne ne frappent pas seulement de lointaines routes désertiques...Dans le quartier Crater d'Aden, situé au coeur d'un volcan endormi, au moins 18 civils ont trouvé la mort le 28 avril, dont une famille de 7 personnes. Les immeubles effondrés et les carcasses de véhicules montrent que de multiples frappes ont touché les rues de ce quartier résidentiel. La façade d'une maison ouverte, déchiquetée par les bombes expose des meubles et des biens familiaux comme la maison de poupée d'une enfant; quelques mètres plus loin une école, la mosquée et la clinique de maternité sont tous en ruine.

Un blocus naval illégitime

Cette campagne militaire est également accompagné d'un blocus naval soutenu par des navires de guerre américains qui aident à le faire respecter; un blocus que les Saoudiens disent nécessaire afin d'empêcher des expédition d'armes aux Houthis soutenus par l'Iran. Selons l'ONU, cet embargo, qu'on peut assimiler à une punition collective, a mis le pays au bord de la famine : le manque de réserves en nourriture, en fournitures médicales et en carburant (essentiel non seulement pour le transport mais également pour pomper l'eau dans les profondeurs des nappes phréatiques) ont épuisé le Yemen. Quatre Yéménites sur cinq sont maintenant dépendants de l'aide humanitaire. Pour ajouter à cette situation humanitaire désastreuse, le 18 août dernier, les forces saoudiennes ont mené des raids sur le port de la cité d'Hodeibah, au Nord, un point névralgique pour l'acheminement de l'aide aux populations. Des tonnes de réserves de nourriture stockées dans des entrepôts ont été détruites.
Paradoxalement, alors que des milliers de manifestants sont descendus dans la rue de la capitale, pour protester contre ces bombardements, les drapeaux verts de l'armée saoudienne flottent à tous les checkpoint de la ville et de nombreux marchands ambulants circulent dans les rues vendant des affiches du roi Salman d'Arabie Saoudite, en reconnaissance de son soutien dans la lutte contre les Houthi. Contrairement au Yemen du Nord, où la sympathie aux Houthis est la plus forte, beaucoup d'habitants du Sud sont réticents à l'idée d'accuser leur voisin saoudien pour les nombreuses pertes humaines et civiles.

Soutien américain et britannique à la coalition

Beaucoup d'observateurs, comme Human Rights Watch, affirment clairement que ces frappes saoudiennes apparaissent comme de sérieuses violations du droit international tandis que d'autres soulignent que les nombreuses pertes civiles sont le résultat d'erreurs. A Aden, où beaucoup de civils ont été tués depuis quatre mois, la résistance dénonce également le peu de coordination entre les milices anti-houthis et leurs partenaires de la coalition saoudienne.
Brig. Gen. Ahmed Assiri, porte-parole des forces de la coalition saoudienne, nie toute intention de cibler des civils ou infrastructure civiles. Quand on lui demande son avis sur les preuves fournies, il répond simplement qu'il ne fait pas bon parler de cette histoire, et invite l'ONU à dépêcher une mission pour enquêter sur ces bombardements.
Mais dans le Sud du Yemen, beaucoup ont du mal à trouver des excuses valables à la coalition. Shukri Ali Saeed, par exemple, était en train de conduire son camion de Lahj à Aden, le 18 juin dernier pendant le Ramadan, quand il fut soudainement frappé par un missile. Les deux hommes assis à ses côtés ont été tués sur le coup. Les jambes cassées et souffrant de brûlures au 3e degré, Saeed réussit à s'extirper de son camion retourné. Il resta 2H gisant sur le bord de la route avant que quelqu'un ne vienne lui porter secours. Deux mois plus tard, il est toujours hospitalisé ; la nuit le son des missiles le hante et l'empêche de trouver le sommeil. "Je ne peux pas accuser les Houthis" dit-il depuis son lit d’hôpital, "les responsables sont clairement identifiés".
La semaine dernière, 23 organisations humanitaires ont appelé le Conseil des Nations Unies à créer une commission internationale pour investiguer sur les violations des règles internationales commises par l'ensemble des belligérants. Ceci inclut les américains et les britanniques. Plus de 45 conseillers américains assistent la coalition en Arabie Saoudite et au Bahrain ; les américains apportent également des renseignements et du ravitaillement en carburant et en armes dont, toujours selon ces organisations, des munitions interdites.

Le fils de Muhammed Hussein Othman avec sa grand-mère Itissam. Photo : Abdulkhader Hussain Othman
Le fils de Muhammed Hussein Othman avec sa grand-mère Itissam. Photo : Abdulkhader Hussain Othman

Seul Dieu sait !!

Les Etats-Unis continuent donc à soutenir l'Arabie Saoudite dans cette guerre au Yemen, alors même que les relations entre les deux pays se sont tendues suite à l'accord sur le nucléaire iranien. Adam Baron, un représentant de la commission aux affaires étrangère de la commission européenne, suggère que les Etats-Unis ont été plus conciliant avec l'Arabie Saoudite que d'habitude, car ils souhaitent pas qu'elle s'oppose à cet accord.
An représentant du Département à la Défense répond à ces accusation : "nous avons pris en compte sérieusement la mort de ces civils à cause des violences au Yemen. Nous continuons à fournir un aide logistique et en matière de renseignements à la coalition en réponse à l'agression des milices houthi. Nous avons demandé au gouvernement saoudien d'investiguer sur tous les rapports fiables établissant des pertes humaine et de prendre des mesures urgentes si ces derniers sont vérifiés"
Dans le même temps cette campagne de bombardement soutenue par les US dure depuis plus de 6 mois et le Yemen endure cette guerre cachée. Les civils se battent pour survivre : "nous ne savons pas quand et où la mort va nous toucher, quand la prochaine bombe sera lachée" raconte Itisam en regardant une photo de son fils mort, le corps démembré dans les restes d'un bus calciné. "Seul Dieu sait"



Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur


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