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La longue épreuve des Rohingyas s'arrêtera-t-elle avec Aung San Suu Kyi ?


Rédigé le Jeudi 7 Avril 2016 à 12:00 | Lu 1337 fois |


Le sort des Rohingya pourrait faire la une quotidienne de nos journaux préférés mais il n’en est rien. Peuple d’Asie, musulmans et apatrides, pourchassés par les régimes autoritaires birmans successifs, ignorés par le nouveau gouvernement du prix nobel de la paix Auung Su Kyi, et enfin éparpillés dans des camps de fortune en Thaïlande ou au Bangladesh, ils font partie de cette immense cohorte des Damnés de la Terre ou des oubliés de notre monde.



Chronologie d'une descente aux enfers

Si la Birmanie est connue pour avoir été l’une des pires dictatures de la fin du 20e siècle, elle l’est beaucoup moins concernant le sort qu’elle réserve à cette minorité ethnique musulmane dénommée Rohingya. Ils sont entre 800000 et 1,2 millions concentrés essentiellement dans l’Est du Pays, dans l’Etat de l’Arakan. L’origine de ces musulmans sur le sol birman fait l’objet de nombreuses controverses : certains historiens, nationalistes pour la plupart, parlent d’une arrivée massive au 19e siècle accompagnant la colonisation britannique ; d’autres évoquent une présence beaucoup plus ancienne remontant probablement au 15e siècle en relation avec les commerçants arabes et les soldats turcs. Ces interrogations savamment orchestrées depuis des décennies par les autorités birmanes, sont à la source des maux qui frappent aujourd’hui encore les musulmans de cette région peuplée, rappelons-le, à plus de 90 % par des populations de tradition bouddhiste. A partir des années 2010, un certain nombre de personnalités, de médias et d’ONG essayent d’attirer l’attention des pouvoirs publics sur le sort de cette minorité à bien des égards complètement oubliée. Même s’ils ont toujours fait l’objet d’une certain discrimination comme d’ailleurs d’autres ethnies en Birmanie depuis l’indépendance en 1948, depuis la fin des années 70 le pouvoir birman n’a eu de cesse de les enfoncer dans la précarité et de les exclure de la communauté nationale


Entre ces dates, les Rohingya ont cherché à fuir par tous les moyens dans les pays voisins : Malaisie, Indonésie, Thailande où parfois ils sont souvent accueillis avec dépit voire rejetés à la mer sans vivre comme ce fut le cas en 2008 en Thaïlande. L’apatridie des Rohingya est un vrai problème pour tous ces pays hôtes qui ne savent finalement pas vers quel gouvernement se retourner pour négocier leur retour, le gouvernement du Myamar les considérant tout simplement comme des migrants illégaux. Tant est si bien que des centaines de milliers de Rohingya sont disséminés dans des camps de fortune dans tous les pays voisins de la Birmanie, dépourvus de protection, des droits, de travail et de logements salubres et souvent à la merci des persécutions de la part des autorités locales. Ce fut le cas par exemple en 2013 où une enquête menée par l’agence Reuter explique comment les autorités militaires et des trafiquants d’êtres humains thailandais en relation avec des passeurs birmans, ont mis en place un véritable système au sein duquel les Rohingya étaient vendus comme esclaves à des entrepreneurs travaillant principalement dans l’industrie de la pêche. Des dizaines de milliers de personnes fuyant la misère des camps bengalais ou les violences confessionnelles en Birmanie se sont ainsi retrouvées piégées dans des camps au milieu de la jungle thailandaise et vendues à des trafiquants le temps que des proches puissent payer une rançon.

Que fuit les rohingya ?

Au delà des épisodes aigus de persécutions qui ont poussé depuis 40 ans les Rohingya à fuir la Birmanie, ces derniers sont confrontés à une mise au ban totale, une politique de ségrégation organisée face à laquelle la communauté internationale peine à réagir. Depuis de longues années, le nombre d’atteintes cumulées aux droits de l’homme dont ils sont victimes est tout simplement invraisemblable : déni de citoyenneté, déplacements forcés, travaux forcés, persécutions religieuses, violences sexuelles, internements et restrictions des libertés de mouvement, discriminations organisées……

Déni de citoyenneté : comme nous l’avons vu ce déni existe officiellement depuis 1982. Toutefois, depuis l’indépendance de la Birmanie en 1948, les Rohingyas n’ont jamais été reconnus comme faisant partie intégrante du corps national. En 1974, une nouvelle constitution oblige tous les citoyens birmans à avoir une carte d’identité nationale, sauf les Rohingya seulement autorisés à avoir une carte de résident étranger. Les conséquences sont terribles pour cette population déjà fragilisée : la politique de l’emploi, de l’éducation et du logement étant à la préférence nationale, ils se voient privés de ressources primaires et les enfants n’ont plus le droit de fréquenter les écoles. La Constitution de 1982 vient entériner officiellement cet état de fait et achève de marginaliser politiquement et socialement la population musulmane birmane.

Déplacements forcés et confiscations des terres : En 1978, le gouvernement birman déclenche l’opération Roi des Dragon visant à déclencher une vaste opération de contrôle d’identité et renvoyer les étrangers. En effet depuis plusieurs années, des dizaines de milliers de personnes fuyant le Bangladesh voisin étaient venues gonfler les rangs des musulmans birmans. Sous prétexte de renvoyer cette population, l’opération visait également les Rohingya considérés comme des étrangers. Dans l’état d’Arakan, elle tourna vite à la chasse à l’homme : plus de 1700 musulmans furent assassinés pour simple défaut de présentation de papiers, et 200 000 personnes durent fuirent au Bangladesh dans les conditions expliquées ci-dessus. En 1990, suite à la prise de pouvoir par la junte militaire, celle-ci renforça sa présence dans l’état d’Arakan où elle multiplia les exactions poussant une nouvelle fois près de 260000 Rohingya à fuir. Chacun de ces exodes massifs sont systématiquement suivis par des accords entre les deux pays instaurant une politique de retours forcés des Rohingya en Birmanie. Ces derniers sont souvent contraints par la force et des mesures restriction alimentaire à prendre le chemin du retour dans un pays où leurs terres ont été largement confisquées, les poussant ainsi à s’installer dans des camps organisés par le régime. Entre le moment de l’exil et celui du retour au pays, le gouvernement a, de façon systématique, confisqué, puis loué ou revendu des terres à des propriétaires birmans. Pour ceux qui sont restés, des lois ont été promulgués les obligeant à quitter les villages où ils habitaient, les Rohingya étant considérés comme des étrangers, ne peuvent prétendre à la location ou l’achat de biens immobiliers. Plusieurs dizaines de milliers d'entre-eux vivent aujourd'hui dans des camps que certains responsables humanitaires décrivent comme les pires qu'ils n'ont jamais vu

Persécution religieuse : Depuis le début des années 2000, le gouvernement autorisa officiellement la destruction de mosquées ou d”écoles religieuses dites “non autorisées”.Près d’une trentaine ont également été détruites en 2001 suite au mouvement anti-Rohingya, destruction auxquelles les forces de police ont largement participé. Il interdit également la construction, reconstruction ou réparation des lieux de prières endommagés. Même si officiellement l’Islam n’est pas interdit en Birmanie (notamment pour ménager les partenaires économiques précieux que sont l’Indonésie et la Malaisie), les restrictions sont particulièrement importantes et ont un impact psychologique considérable sur cette population pour qui la religion reste le dernier refuge voire une forme de résistance à l’oppression.

Contrôle des populations : c’est l’un des aspects les plus criant de la situation dans laquelle sont les Rohingya. Ils sont soumis à de nombreux contrôles en matière de mariage et de limitations des naissances. Certaines mesures peuvent sembler anecdotiques mais représentent souvent un frein culturel au mariage comme par exemple l’obligation faite aux hommes de se raser la barbe ou aux femmes d’ôter leur voile pour réaliser leur acte de mariage. Ces contraintes les poussent souvent à ne pas officialiser leur union et faire uniquement le mariage religieux ce qui est passible de fortes peines de prison. Depuis 2005, les autorités birmanes demandent également aux Rohingya souhaitant se marier de s’engager à ne pas faire plus de deux enfants. Toutes les femmes enfreignant cette règle sont menacées d’aller en prison pour de longues années.

Violences sexuelles : des nombreux témoignages rapportés par les Rohingya à des ONG expliquent comment les forces de polices et les forces armées se sont rendues coupables de viols sur des femmes Rohingya parfois même devant leurs enfants. Ils profitent souvent de l’absence des hommes envoyés dans des camps de travaux forcés ou partis à l’étranger pour enlever ces femmes et les réduire à l’état d’esclave sexuelle dans les bases de l’armée birmane.


L'ensemble de ces violations flagrantes des droits de l'homme font vivre les membres de cette communauté dans un état de terreur permanent, pris en étau entre d'un côté un gouvernement central auquel ils ne peuvent plus faire confiance, et d'un autre les états voisins chez qui ils sont prêts à repartir à la moindre flambée de violence à leur encontre mais en qui la confiance reste malgré tout très faible également. Rester et subir les pires inhumanités ou partir pour vivre dans des camps dans un état de dénuement certain ou devenir la proie des trafiquants, voilà le cruel dilemme auquel sont confrontés les Rohingya. Un exemple frappant fut celui du cyclone Mahasen qui frappa de plein fouet la Birmanie en mai 2013. Malgré les promesses du président Thein Sein de venir en aux populations sans discriminations, les Rohingya ne se plièrent pas à l'injonction qui leur a été faite d'évacuer les camps où ils étaient internés, de crainte de ne pas pouvoir y retourner par la suite. Selon Sophie Ansel, (co-auteure du livre Nous les innommables, un tabou birman ), le refus des Rohingya d'évacuer a été révélateur de "l'état de terreur" dans lequel vit cette minorité. "Même désespérés, ils préfèrent affronter un cyclone plutôt que de faire confiance aux autorités. D'ailleurs, lorsque ce sont des organisations humanitaires qui ont conduit les évacuations, les populations ne s'y sont pas opposées."

Les Rohingya, les laissés pour compte de l'ouverture birmane

Depuis le début des années 2010 une relative ouverture politique et économique a lieu en Birmanie. Elle a trouvé son apogée en novembre 2015 après la victoire aux élections législatives du parti de Aung San Suu Kyi, la célèbre opposante birmane et prix Nobel de la paix. Ne pouvant briguer le mandat présidentiel pour des raisons constitutionnelles, c'est un proche de l'ex-opposante qui est nommé Président, Htin Kiaw, entré officiellement en fonction le 1er avril dernier. Premier Président élu démocratiquement depuis 60 ans en Birmanie, la question sur le sort de la minorité Rohingya se pose de façon évidente. Quid des camps dans lesquels sont enfermés les Rohingya depuis des décennies, quid de tous ceux qui sont partis se réfugier au Bangladesh ou ailleurs pour fuir les persécutions, quid des terres qui ont été confisquées, quid de la justice qui doit être rendue pour toutes les victimes d'assassinats, viols, enlèvement pour la simple raison qu'ils étaient musulmans. Dans un ouvrage paru en 2003, Frederic Debomy posait ainsi cette question : quelle place une future Birmanie démocratique ferait-elle aux musulmans Rohingya, établis à l'ouest du pays ?
Le moins qu'on puisse dire c'est qu'Aung San Suu Kyi a toujours maintenu une position assez ambivalente sur le sujet. Interrogé sur ce sujet Frédéric Débomy* nous raconte une anecdote pour le moins intéressante : c'était avant les événements de 2012, "J'ai évoqué la situation des Rohingya avec Aung San Suu Kyi en septembre 2011. Elle m'avait alors reçu chez elle. Je me souviens qu'une activiste malaisienne m'avait suggéré d'y aller prudemment, convaincue que la dirigeante de la LND pourrait se raidir à l'évocation de cette question. Or, il n'en a rien été : elle était tout à fait ouverte à la discussion et je n'ai senti de sa part aucun rejet des musulmans en général ou des Rohingya en particulier. Elle plaisantait même sur le paradoxe qu'il y avait, pour des Birmans, à jalouser le printemps arabe d'une part et à avoir des préjugés antimusulmans d'autre part. Ce qu'elle disait, c'était que le dépassement des préjugés prendrait du temps. Suu Kyi raisonne souvent sur le temps long. Mais il y avait tout de même une chose troublante : elle disait ne pas avoir d'avis sur le fait que les Rohingya devaient être, ou non, considérés comme des nationaux." Cette ambiguïté est d'ailleurs toujours d'actualité. Ses déclarations récentes ou plus anciennes réfutant clairement les termes de génocides ou de nettoyage ethnique utilisés par les ONG confirment que la Dame de Rangoon n'entend pas donner une inflexion rapide au sort des Rohingya dans son pays. Nombreux sont les observateurs qui ont pu constater sa relative distance à l'égard de ce problème pourtant pointé du doigt par la plupart des pays occidentaux. En fait dans le contexte électoral de 2015, Aung San Suu Kyi et son parti pensèrent que si elle exerçait son autorité morale pour défendre les droits des Rohingya et des autres musulmans birmans, elle perdrait irrémédiablement des voix ce qui aurait pu lui coûter la victoire. Mais les considérations électoralistes n'expliquent pas tout : ces nombreuses années de lutte passées dans l'affrontement avec la junte, lui ont permis de se former à la realpolitik. Elle sait aujourd'hui qu'elle et son parti vont devoir composer d'un côté avec d'anciens généraux toujours titillés par leurs réflexes autoritaires et qui n'ont jamais montré la moindre empathie à l'égard des populations musulmanes, et de l'autre une population plus que jamais traversée par des déchirures ethniques et religieuses souvent alimentées par un clergé bouddhiste très traditionaliste.
Un autre facteur d'importance que beaucoup oublie mais qu'il est nécessaire de souligner pour bien comprendre l'atonie d'Aung San Suu Kyi sur ce sujet : il s'agit des relations stratégiques avec le puissant voisin chinois. L'état d'Arakan où sont principalement concentrés les Rohingya, est devenu un enjeu géostratégique majeur pour la Chine qui depuis 2013 y a fait passer un gazoduc et un oléoduc approvisionnant directement l'état du Yunnan au Sud-Ouest de son territoire (Curieusement d'ailleurs les destructions d'habitations des Rohingya qui ont eu lieu en 2012 suivent plus ou moins le tracé de cet oléoduc.). Pour aboutir à ce projet statégique, la Chine a du tisser d'étroites relations avec les tenant du parti national de l'Arakan défendant les intérêts de l'ethnie majoritaire, les Rakhine et s'opposant à toute reconnaissance des musulmans. Pékin n’a donc aucun intérêt à couper ces liens longuement tissés, garants de ses intérêts économiques et géostratégiques, en critiquant l’attitude des Rakhine vis-à-vis de la communauté musulmane Rohingya. Enfin, la visite en juillet 2015 d'Aung San Suu Kyi à Pékin s'inscrit également dans une logique de rapprochement diplomatique mutuel : la première cherchant à s'assurer du soutien de la principale grande puissance de la région, les chinois quant à eux souhaitant conforter leur position et surtout prévenir une offensive des intérêts occidentaux dans le cadre de l'ouverture politique birmane.

Pris entre ces intérêts nationaux et ces enjeux géopolitiques, les Rohingya ne semblent disposer que de très peu de leviers pour permettre un changement rapide de leur situation. Il n'est donc malheureusement pas pessimiste que d'affirmer que l'arrivée tant espérée au pouvoir du prix Nobel de la paix ne va pas bouleverser la donne et risque même de prolonger un statu-quo qui n'a que trop duré.

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Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur