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Le choix démocratique des Palestiniens doit être respecté


Rédigé le Vendredi 20 Octobre 2006 à 16:18 | Lu 1226 fois |


Les excuses données pour justifier le refus de négocier avec le Hamas ne sont pas recevables. Voilà une opportunité pour l’Europe d’adopter une attitude indépendante.
Le triomphe du Hamas lors des élections de mercredi [25 janvier 2006, NDT] est la meilleure nouvelle venue du Moyen-Orient depuis longtemps. Ce scrutin a été, plus que n’importe quel autre dans la région, un exemple impressionnant de démocratie, surpassant largement les élections de l’an dernier au Liban et en Irak, à la fois par l’ampleur de la participation des électeurs et par la variété des visions politiques représentées par les candidats.



Alors qu’en Irak, les partis qui s’opposaient à l’occupation ont dû en rabattre, voire dissimuler leurs opinions, les partisans palestiniens d’une résistance armée à la stratégie expansionniste d’Israël ont pu faire campagne publiquement sans difficulté. Il est vrai que les candidats du Hamas n’ont pas fait des relations avec Israël le sujet central de leur campagne. Ils ont insisté sur la réforme de l’Autorité Palestinienne. Mais bien peu d’électeurs ignoraient l’hostilité sans faille du Hamas vis-à-vis de l’occupation et sa détermination à la combattre.
Les élections ont également été remarquables, en ce qu’elles ne doivent rien aux efforts (sélectifs) de Washington pour promouvoir la démocratie dans le monde arabe. A l’inverse, ce scrutin est une preuve supplémentaire de la vitalité de la société civile palestinienne, qui fait figure d’exception dans la région, et de la dynamique propre de l’économie palestinienne, dictée par les besoins économiques et sociaux de gens ordinaires vivant dans la détresse, et non par des pressions étrangères. Après tout, qu’est-ce que la démocratie, si ce n’est un forum où exprimer librement ses espoirs et ses peurs, débattre de politique et chercher à s’accorder sur des solutions ?
En Israël et à Washington, la réaction à la victoire du Hamas a été négative, ainsi qu’on le prévoyait. Les gouvernements européens devraient adopter une position plus nuancée. Le mot clé doit être pour le moment : « Prudence ». Applaudir le processus du scrutin mais ne pas juger son résultat. Alors que l’agitation retombe et que le Hamas travaille à définir ses priorités de gouvernement, les Européens devraient analyser posément les raisons pour lesquelles le Hamas a été plébiscité.
Parmi ceux des leaders du Hamas que j’ai rencontrés à Gaza l’été dernier, Mahmoud Zahar, un de ses derniers fondateurs encore vivants, dégageait une résolution intérieure d’une grande force. Devenu médecin au Caire, et à présent un personnage de petite taille, d’âge mûr avec des cheveux gris peignés en travers du front, il m’a laissé plusieurs impressions. Ce n’est pas un révolutionnaire sorti de la mosquée ni un djihadiste aisé du genre Oussama Ben Laden, motivé par l’idéologie ou le désir d’aventure. Comme bon nombre d’habitants de Gaza, il a subi l’occupation dans sa chair. Après l’attaque de sa maison par un avion de chasse F-16 israélien en 2003, sa femme est restée paralysée et son fils est mort. Zahar était alors dans le jardin et eu beaucoup de chance de n’être pas tué. Malgré cela, il fut celui qui, l’an dernier, persuada ses collègues que le Hamas devait déclarer une trêve, ou période de « calme », avec Israël. Pendant 11 mois, aucun membre du Hamas n’a commis d’attentat suicide. C’est un fait d’importance, ce que les diplomates étrangers mentionnent rarement.
Les motivations de Zahar n’étaient pas seulement tactiques – un désir d’ôter à Sharon tout prétexte pouvant justifier un abandon du retrait de Gaza. Sa stratégie est d’inaugurer une désescalade de la confrontation avec Israël pour une période suffisamment longue, afin que la société palestinienne puisse bâtir une nouvelle unité, raviver sa force morale interne et réformer de fond en comble ses institutions. Il perçoit que les gouvernements occidentaux n’accordent d’aide et n’utilisent les négociations avec Israël qu’en tant que moyen d’exercer des pressions et de poser des conditions, et non pas dans l’intérêt de la justice.

C’est pourquoi il souhaite que les Palestiniens aient un gouvernement de coalition avec une base large, qui aille chercher des partenaires économiques et des soutiens diplomatiques dans les mondes arabe et islamique. C’est une sorte d’ « unilatéralisme parallèle », en écho à la nette perte d’influence réelle du camp de la paix en Israël. « Le comportement des Israéliens montre qu’ils n’ont pas l’intention de conclure un accord, quel qu’il soit. Ils sont sur le point de prendre plusieurs décisions unilatérales, » m’a dit Zahar. « Dans cette situation déséquilibrée en notre défaveur, et étant donné l’ingérence des Occidentaux dans les affaires de tous les pays arabes, particulièrement en Syrie et au Liban, nous pouvons vivre sans un accord tout en maintenant une période de calme pour longtemps. Nous sommes en faveur d’une trêve à long terme sans reconnaissance de l’Etat d’Israël, étant donné que Sharon cherche lui aussi une trêve. Tout va changer dans les 10 ou 20 ans à venir. »

Zahar me laissa également l’impression de n’être nullement embarrassé par l’imminence d’une arrivée au pouvoir. Il insista sur le fait que Mahmoud Abbas resterait président pour encore trois ans, comme s’il sous-entendait qu’il serait confortable de le laisser mener les inévitables discussions improductives avec Washington et Israël, pendant que le Hamas agirait en chien de garde sur les principaux sujets. « Il n’y aura aucune contradiction entre le conseil législatif palestinien et le président, » disait-il. « Nous serons le garde du corps, et la soupape de sûreté, contre toute trahison. »
En même temps que la prudence dans ses réactions vis-à-vis de la victoire du Hamas, la seconde priorité de l’Europe devrait être de maintenir la continuité. Quelque coupe que ce soit dans l’aide européenne ne serait qu’un cadeau aux extrêmistes israéliens. L’Union Européenne est le principal donateur international auprès de l’Autorité Palestinienne, et Javier Solana, le chef de la politique étrangère de l’UE, a fait une bourde le mois dernier en déclarant lors d’une conférence de presse à Gaza qu’ « il serait très difficile que l’aide et l’argent qui bénéficient à l’Autorité Palestinienne continuent à affluer » si le Hamas siégeait au gouvernement.
Les déclarations de l’UE furent hier plus mesurées. Si l’Europe, faible quel que soit son pouvoir actuel, veut avoir un rôle indépendant au Moyen-Orient, clairement disctinct de l’approche manipulatrice des Etats-Unis, il est vital qu’elle continue de financer l’Autorité Palestinienne, sans prendre en considération la présence du Hamas au sein du gouvernement. L’UE ne doit pas non plus s’abîmer dans l’espoir cynique que le Hamas sera aussi corrompu que le Fath, et perdra ainsi le soutien de la population. On ne peut pas utiliser l’argent des contribuables européens pour renforcer les institutions palestiniennes tout en désirant secrètement l’échec des réformes. Le Hamas devrait au contraire se voir encouragé à être plus honnête que ses prédécesseurs.
Par dessus tout, l’Europe ne devrait pas rester tétanisée devant de faux problèmes, comme la résistance armée et la « guerre au terrorisme ». Assassiner un politicien palestinien par le biais d’une attaque à long rayon d’action qui tuera forcément des civils innocents est moralement et légalement aussi condamnable qu’un attentat suicide dans un bus. Le refus du Hamas de reconnaître officiellement le droit d’Israël à son existence ne devrait pas non plus être perçu par l’Europe comme un problème urgent. L’Histoire et la politique internationale ne marchent jamais d’un même pas. Pendant des décennies, Israël a refusé de reconnaître l’existence-même du peuple palestinien, à l’identique du refus des Turcs de reconnaître les Kurdes à la même époque. Il y a encore 15 ans, les Palestiniens ne pouvaient être présents lors des sommets internationaux que comme partie de la délégation jordanienne. Cela fait moins longtemps encore que le gouvernement israélien a accepté l’objectif d’un Etat palestinien.
Le Hamas pourrait finalement se désarmer et reconnaître Israël. Ce sera la fin du processus établissant un modus vivendi juste entre les Israéliens et les Palestiniens au Moyen-Orient. Ce ne peut pas être la première étape. La priorité d’aujourd’hui est d’accepter ce que les Palestiniens ont dit librement. Ils méritent notre respect et notre soutien.




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