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Le lobby chancelle de John Mearsheimer


Rédigé le Mercredi 1 Avril 2009 à 15:40 | Lu 3321 fois |


Dans son article "The Lobby Falters" paru le 26 mars dernier dans le London Review of Books, John Mearsheimer dissèque a sa manière les débats qui ont suivi la nomination à la tête du Conseil national du renseignement - l'organisme qui synthétise les analyses des seize agences américaines de renseignement - d'un homme un peu trop critique à l'égard d'Israël, l'ancien ambassadeur en Arabie saoudite Charles « Chas » Freeman.



Le lobby chancelle de John Mearsheimer
Beaucoup de gens à Washington ont été étonnés quand l’administration Obama a placé Charles Freeman comme président du Conseil National de Renseignement, personne qui supervise les résultats des travaux de « National Intelligence Estimates (Evaluation du Renseignement) ». Freeman a une remarquable carrière de 30 ans comme diplomate et responsable du Département de la Défense, mais il a publiquement critiqué la politique d’Israël et les relations particulières de l’Amérique avec Israël , disant par exemple, dans un discours en 2005 que : « aussi longtemps que les Etats-Unis continuent sans conditions à fournir des subsides et une protection politique qui rendent possibles l’occupation par Israël, les politiques tyranniques, à l’encontre des intérêts d’ Israël, il y a peu, s’il y en a, de raisons d’espérer que quelque chose ressemblant au précédent processus de paix puisse être restauré » . De telles paroles sont rarement prononcées en public à Washington, et quelqu’un qui les utilise est à peu près sur de ne jamais obtenir un poste de haut niveau dans le gouvernement. Mais l’Amiral Dennis Blair, le nouveau directeur du Service national de Renseignement, admire beaucoup Freeman : « c’est exactement le genre de personnes », pense-t-il, « qui peut revitaliser la communauté du Renseignement, qui a été beaucoup politisée pendant les années Bush ».

Alarmé par avance, le lobby pro-Israël a lancé une campagne de diffamation contre Freeman, en espérant soit qu’il démissionne, soit qu’Obama s’en sépare. La première salve est venue d’un blog par Steven Rosen, un ancien de l’AIPAC, Comité Américano-Israélien des affaires publiques, maintenant sous inculpation pour avoir passé des secrets à Israël. Les point de vue de Freeman sur le Moyen-Orient dit-il « sont ce que vous pouvez espérer du ministre des affaires étrangères, avec lequel il entretient une relation extrêmement étroite ».

D’importants journalistes pro-israéliens tels que Jonathan Choir et Martin Peretz, de la Nouvelle République, et Jeffrey Golberg de l’Atlantic, ont rapidement rejoint le combat et Freeman fut martelé dans des publications qui défendent constamment Israël, telles que le « National Review », le « Wall Street Journal » et le « Weekly Standard ».

Le vrai danger, cependant, vient du Congrès où l’AIPAC, (qui se définit lui-même comme le lobby pro-Israël en Amérique) exerce un énorme pouvoir. Tous les Républicains membres du Comité de Renseignement du Sénat s’opposent à Freeman, de même que les Sénateurs Démocrates Joseph Lieberman et Charles Schumer . « J’ai à plusieurs reprises vivement conseillé à la Maison Blanche de le rejeter » dit Schumer, « et je suis heureux qu’ils aient fait la chose juste ».

Même histoire à la Maison Blanche, où l’offensive a été menée par le Républicain Mark Kirk et le démocrate Steve Israël, qui a poussé Blair à engager une enquête officielle sur les finances de Freeman. Enfin, la porte-parole de la Maison Blanche, Nancy Pelosi, a déclaré le salaire de Freeman « au-delà des limites ».

Freeman aurait pu survivre à ces attaques si la Maison Blanche avait été de son côté , mais Barack Obama s’est plié aux désirs du lobby pro-Israël pendant sa campagne, et, en plus, son silence pendant la guerre de Gaza montre que c’est une opposition qu’il n’est pas près de provoquer : pour dire la vérité, il est resté silencieux et Freeman a eu peu de choix sinon démissionner.

Le lobby s’est depuis donné beaucoup de mal pour nier son rôle dans la démission de Freeman. Le porte-parole de l’AIPAC, Josh Black, a dit que son organisation n’a pas pris position en la matière et n’a pas fait une montagne de lobbying.

Le Washington Post, dont l’éditorial est tenu par fred Hiatt, un homme profondément engagé en faveur d’une relation privilégiée avec Israël, a sorti un éditorial qui proclamait qu’accuser le lobby de la démission de Freeman était quelque chose imaginée par « Mr Freeman et des théoriciens comme lui de la conspiration ».

En fait, il y a d’abondantes preuves que l’AIPAC et autres purs et durs supporters d’Israël ont été profondément engagés dans la campagne. Black a admis qu’il a parlé de Freeman aux reporters et bloggers et leur a fourni des informations, étant toujours entendu que ses commentaires ne devaient pas être attribués à lui ou à l’AIPAC. Jonathan Chair, qui niait qu’Israël était à l’origine de la controverse avant que Freeman soit tombé, a écrit après coup : « Bien sur, je reconnais que le lobby pro-Israël est puissant et a été un élément clef de la campagne contre Freeman, et que ce n’est pas toujours une force bien utilisée ». Daniel Pipes, qui dirige le « Middle East Forum », où Steven Rosen travaille maintenant, a rapidement envoyé une lettre par email se vantant du rôle de Rosen dans la chute de Freeman.

Le 12 mars, jour où le Washington Post publia son éditorial se moquant de tous ceux qui suggéraient que le lobby pro-Israël avait aidé à faire tomber Freeman, le journal publiait aussi un article de première page décrivant le rôle central que le lobby avait joué dans l’affaire. Il y avait aussi un article de commentaire du journaliste expérimenté David Broder commençant par ces mots : « L’administration Obama a seulement subi une défaite embarrassante des mains des lobbyistes que le président avait juré de maintenir à leur place ».

Ceux qui critiquent Freeman affirment que ses opinions sur Israël ne sont pas son seul problème : on dit qu’il a des liens spécialement proches – peut être même inconvenants - avec l’Arabie Saoudite, où il a précédemment occupé le poste d’ambassadeur d’Amérique. L’accusation n’a pas tenu cependant, car il n’y a pas de preuves. Les partisans d’Israël disent aussi qu’il a fait des remarques montrant qu’il était insensible au sort des manifestants chinois de la place Tien An Men , mais cette accusation, que contestent ses défenseurs, est simplement sortie parce que les pros-Israël, dans leurs critiques contre Freeman, ont cherché n’importe quel argument qu’ils pouvaient rassembler pour nuire à sa réputation.

Pourquoi le lobby pro-Israël se soucie-t-il autant d’une nomination à un poste important mais non de direction au sommet ? Il y a une raison : Freeman aurait été responsable de la production du « National Intelligence Estimates » (Evaluation des Renseignements). Israël et ses soutiens américains ont été indignés quand le National Intelligence Council a conclu, en Novembre 2007 que l’Iran ne fabriquait pas d’armes nucléaires, et ils ont travaillé avec application a saper ce rapport. Depuis, le lobby veut être sûr que prochain rapport sur les capacités nucléaires de l’Iran arrive à une conclusion opposée, et ça avait beaucoup moins de chances de se produire avec Freeman en poste. C’est mieux d’avoir quelqu’un contrôlé par Aipac pour préparer la démonstration.

Une raison encore plus importante pour le Lobby de chasser Freeman de son poste, est la faiblesse des arguments en faveur de l’actuelle politique de l’Amérique envers Israël , ce qui rend indispensable de faire taire ou de marginaliser quiconque critique cette relation privilégiée. Si Freeman n’avait pas été sanctionné, d’autres auraient vu qu’on pouvait critiquer Israël et avoir néanmoins une carrière réussie à Washington. Et une fois que vous avez obtenu une discussion ouverte et se déroulant librement au sujet d’ Israël , la relation privilégiée aurait de sérieuses difficultés

Un des aspects les plus remarquables de l’affaire Freeman fut que les média dominants ne lui ont prêté que peu d’attention – le New York Times, par exemple, n’a pas consacré un seul article se rapportant à Freeman jusqu’au jour de sa chute – alors qu’une bataille féroce au sujet de sa nomination s’installait dans la blogosphère. Les adversaires de Freeman ont utilisé internet à leur avantage ; c’est là que Rosen a lancé la campagne. Mais quelque chose est arrivée qui ne serait jamais arrivée dans les média dominants : le lobby a du faire face à une réelle opposition. En effet, un déploiement de bloggers déterminés, bien informés et estimés ont défendu Freeman à chaque fois, et l’auraient probablement emporté si le Congrès n’avait pas fait pencher la balance contre eux. Bref, internet a permis un sincère débat à l’intérieur des Etats-Unis autour de la question d’ Israël .

Le Lobby n’a jamais eu de mal à garder le New York Times et le Washigton Post conformes à sa ligne, mais il a peu de moyens de faire taire les critiques sur internet.

Quand les forces pro- Israël se sont heurtées à une figure politique de premier plan dans le passé, cette personne habituellement faisait marche arrière . Jimmy Carter qui a été traîné dans la boue par le lobby après avoir publié : « Palestine : Peace, Not Apartheid » (paix et non apartheid), a été le premier américain de haut rang et à se défendre. Le lobby n’a pas été capable de le faire taire, et ce n’est pas faute d’avoir essayé.

Freeman suit les traces de Carter, mais avec des coudes plus pointus.
Après qu’il ait démissionné, il a publié une dénonciation qui donne des boutons aux « personnes sans scrupules avec un attachement passionné aux opinions d’une faction politique d’un pays étranger » dont le but est « d’empêcher la diffusion de n’importe quel point de vue différent du sien » Il y a, continue-t-il « une ironie particulière à avoir été accusé de point de vue incorrect sur les opinions de gouvernements et de sociétés étrangers, par un groupe si clairement résolu à renforcer à la politique d’un gouvernement étranger » ; La déclaration remarquable de Freeman a atteint le monde entier et a été lu par des personnes innombrables. Ceci n’est pas bon pour le lobby qui aurait préféré tuer la nomination de Freeman sans laisser d’empreintes digitales. Mais Freeman va continuer à parler d’ Israël et du lobby, et peut être quelques uns de ses alliés naturels « à l’intérieur du Beltway( ???) » le rejoindront éventuellement . Lentement mais sûrement , un espace s’ouvre aux Etats-Unis pour parler honnêtement d’ Israël.

John Mearsheimer , R. Wendell Harison Distinguish Service Professor de science politique à l’Université de Chicago.



Notes :

Cet article est la traduction de l'article paru le 26 mars dernier dans le London Review of Books. Merci à Jacqueline Pommier pour ce travail.

Pour aller plus loin nous vous recommandons la lecture du célèbre ouvrage de John Mearsheimer :





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