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Le mythe de l'islamisation : essai sur une obsession collective de Raphaël Lioger


Rédigé le Vendredi 15 Février 2013 à 15:58 | Lu 1146 fois |


Les musulmans ne sont plus simplement les boucs émissaires des crises économiques et sociales nationale, mais d'une crise d'identité européenne. Ils sont otages du sentiment d'impuissance, de la blessure narcissique du Vieux Continent, coupable d'un déclin irréversible. Le théâtre tragique de l'islamisation se transforme alors en tribunal vindicatif pour prononcer son verdict : à cause de l'ennemi musulman, non pas à cause de la marche du monde, non pas à cause de la concurrence des superpuissances montantes, l'Europe ne sera plus jamais ce qu'elle a été....



Le mythe de l'islamisation : essai sur une obsession collective de Raphaël Lioger
Des mouvements, des associations, des politiques, des extrémistes paranoïaques partagent l’obsession collective de « l’islamisation ». Leur méthode de propagande criarde est une stratégie de méconnaissance. Nullement touchés par le « doute » philosophique, ils s’appuient sur des sources unilatérales d’informations convergentes, erronées, pour renforcer leur mythe d’une islamisation progressive et nuisible en France, en Europe et dans le monde.
RAPHAEL LIOGIER, professeur à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, directeur de l’Observatoire religieux, déconstruit et réfute l’argumentaire constitutif de l’épouvantail de « l’islamisme ». Son essai, précis, concis, spécialisé, de 213 pages, ne peut être résumé. Quelques passages du texte sont publiés, ici, dans leur intégralité. Tous les sujets d’actualité récurrents utilisés par les diffuseurs de l’obsession collective du péril islamique sont analysés par l’auteur dans leur complexité, critiqués, contredits, stabilisés avec justesse par des preuves. L’auteur interroge avec une lucidité experte et paisible les thèmes paranoïaques : chiffres de la terreur, bombe démographique, jihad nataliste, déferlement migratoire et conversions, pataphysique et idéologies de la conspiration, interprétation délirante des apparences, esprit de conquête et prises de territoire, banlieues vecteurs de radicalisation islamique, Coran bréviaire antimoderne, obsession transnationale, mesures prophylactiques liberticides, contresens européen…


La bombe démographique

La bombe démographique musulmane qui serait prête à éclater et à submerger l’Europe relève du fantasme, écrit RAPHAEL LIOGIER. Mais cette anxiété collective ne date pas d'hier, plutôt des années 50 au coeur d''une Europe qui regarde avec une certaine appréhension la distance qui se creuse entre elle et le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Inde. Cette hantise d'une submersion par des population allogènes, fondée sur l'évidence des distinctions d'ethnies, de couleur de peau, de civilisation est une nouveauté du 20e siècle européen. La quantité et la vitesse de reproduction supposée de l'étranger n'étaient pas jusque là le ressort du rejet, du mépris ou de la crainte qu'il inspirait. En inventant la globalisation, l'Europe au aussi inventé la globalisation de l'autre projeté comme une quantité impersonnelle, comme un danger global, massif et passif qui ne relève plus de l'affrontement mais du raz de marée démographique général.

Lioger nous explique que cette angoisse du nombre est à l'origine même de la décolonisation. Si de Gaulle décide soudain d'abandonner l'Algérie alors que sur le terrain la guerre tourne plutôt à l'avantage des troupes françaises, c'est parce qu'il est persuadé que de Dunkerque à Tamanrasset, c'est la France qui finirait par devenir algérienne. "Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par deux, puis par cinq pendant que la population restera presque stationnaire ? Il y aurait deux cents, quatre cents, six cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Élysée ?" Plus loin Lioger continue avec ces citations du Chef de l’État français parlant de sa peur de la "bougnoulisation" de la France et de l'Europe.

De la bougnoulisation à l'Islamisation

Reste à savoir comment à travers cette ancienne peur de l'explosion démographique des non-blancs, la figure du musulman est devenue l'altérité adverse fondamentale de l'Europe. Lioger nous résumé en 4 grandes étapes la mutation du regard européen sur l'Islam : le regard fasciné du 19e siècle, le regard méprisant caractéristique du 20 siècle, le regard effrayé à partir des années 80 puis enfin le regard paranoïaque d'aujourd'hui. Dans les 3 premières situations, le musulmans était un objet de fascination, de mépris et d'effroi parmi d'autres, à côté de l'arabe, du noir, de l'asiatique, de l'immigré. Au 21e siècle, le musulman devient la figure centrale de l'altérité indésirable, inassimilable, et par surcroît animé du désir d'anéantir l'Europe. Si on s'arrête un instant sur cette étape fondamentale, Lioger nous explique qu'elle est marquée bien entendu par les attentats spectaculaires du 11 septembre qui va provoquer un traumatisme dans l'ensemble des sociétés industrielles avancées. Elle également le moment où l'Islam des nouvelles génération d'Européens est de plus en plus visible, de la banalisation du marché halal, en passant par la recrudescence de fréquentations dans les mosquées, les musulmans n'ont plus peur de s'afficher sur le vieux continent. C'est l'amalgame des événements terroristes violents qui ont secoué l'Europe et les Etats-Unis avec cette nouvelle intensité croyante des musulmans qui est à l'origine de cette psychose collective, le tout dans un contexte de fragilisation des identités européennes à l'échelle mondiale. Au terme de la lente dégradation des imaginaires de l'islam, c'est spontanément sur lui que se focalise alors cette crise symbolique. Devant une Europe fragile et désunie, qui n'est plus que l'ombre d'elle-même, l'ombre de sa grandeur passée, une force paraît au contraire unifiée et omniprésente : l'islam. Au début du 3e millénaire, l'islamisation est ainsi devenue de nom de synthèse de la pakistanisation, de la turquisation et de l'arabisation. Rappelons qu'une synthèse n'est pas un résumé, mais une combinaison inédite d'eléments dont l'assemblage révèle un sens nouveau : le pakistanais au Royaume-Unis, le Turc en Allemagne et l'Arabe en France qui ont pour point commun d'être musulman ont été unis dans les représentations collectives. Unis pour imposer à l'Europe une colonisation de l'intérieur.

La réalité manifeste des chiffres

Raphaël Lioger prend ensuite grand soin de démonter l'hypothèse du raz-de marée démographique vendue, comme nous l'avons plus haut, depuis les années 50 jusqu'à aujourd'hui où l'hypothèse d'un Islam conquérant par les ventres des femmes musulmanes tend de plus en plus à se propager. Il s'appuie pour cela sur les études menées par Youssef Courbage et Emmanuel Todd pour qui non seulement l'Islam n'a jamais été et ne sera jamais une variable pertinente pour expliquer la forte natalité des pays à majorité musulmanes, mais pour qui surtout ces derniers sont en pleine transition démographique..
Le plus grand pays musulman du monde, l’Indonésie, a vu son taux de fécondité décroître en même temps qu’augmentait le taux d’alphabétisation des femmes ; Il est de 2,08 enfants par femme, ce qui est inférieur au seuil de remplacement correspondant à 2,1 enfant par femme, en- dessous donc de celui des françaises. L’Iran détient le record de la chute du taux de fécondité devenu, 1,7 enfant en 2009 et donc très inférieur au seuil de renouvellement des générations. Cet affaiblissement des taux de natalité, général, concerne aussi la Turquie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie (2.09 enfant en 1999 et 1, 5 prévu en 2014). Le Maghreb dans son ensemble, qui est, avec la Turquie, au cœur de l’angoisse européenne d’islamisation par un débordement de population, a connu la plus forte baisse du taux de fécondité au monde, en dehors de la Chine et de l’Iran…

Au total, de l’Atlantique à l’Oural (et même légèrement au-delà), l’Europe compte un peu plus de 38 millions de musulmans, soit 5,2 % d’une population de 740 millions d’individus. Si l’on en reste à l’Union Européenne, on en dénombre, selon les sources démographiques entre 12 et 16 millions pour une population de 500 millions d’individus (entre 2,4% et 3,2% donc)…très loin des 50 millions fantasmés… En opposition totale avec les idées reçues les enquêtes démographiques sérieuses prévoient une diminution de la proportion des musulmans dans la population générale en Europe.
De même l’idée d’un déferlement migratoire n’a aucune base scientifique : le taux d’accroissement migratoire de la population, pour la France était de 1,1/1000 en 2009, inchangé depuis 1980 …L’immigration laborieuse est majoritaire (65%). Quant à l’Europe, les immigrants marocains, par exemple, sont moins nombreux que les polonais ou les roumains…
Le nombre de conversions à la religion musulmane au sein de l’Europe n’interpelle pas si on le rapproche du nombre de conversions dans chacune des autres religions : juive, protestante ou évangélique…
Alors pourquoi cette vision, au sens mystique du terme, d’une marée musulmane nous balayant sur son passage ? Est-ce à dire qu’un musulman compte pour plus qu’un fidèle d’une autre religion, seulement parce qu’il est musulman ? Sans doute. Lorsque certains décomptent les musulmans, ils ne dénombrent pas seulement une population religieuse, mais évaluent l’intensité d’une menace…

Trop musulman pour être honnête

Depuis le milieu des années 2000, le regard européen, mêlant la condescendance postcoloniale à la peur d’une expansion de l’islam, s’est donc synthétisé dans un sentiment nouveau, celui qu’il existerait un complot musulman visant à détruire l’Europe, à faire disparaître sa culture. Cette thèse du complot peut prendre la forme d’un pressentiment diffus, vague, où désigner des conspirateurs précis, des leaders qui, néanmoins, comme tous les conjurés, agissent davantage dans l’ombre que dans la lumière…Dans le théâtre tragique de l’islamisation, il n’y a pas de place pour l’analyse dépassionnée. S'intéresser au discours de l'UOIF, comprendre la posture d'un Tariq Ramadan s'est être pris au au mieux pour un « idiot utile » au pire pour un traître à la solde d’occultes puissances islamiques….
Les idéologies de la conspiration sont contradictoires, de l’infantilisme aux versions géopolitiques et géoéconomiques élaborées .Elles se fondent toutes sur le postulat d’une volonté musulmane unifiée de conquête. Ainsi dans le « Choc des civilisations », Samuel Huntington évoque l’éventualité d’une nouvelle guerre mondiale entre des groupes « civilisationnels », vraisemblablement des musulmans d’un côté contre des non-musulmans de l’autre. Or, Olivier Roy ou Gilles Kepel démontrent pourtant que l’homogénéité religieuse, comme politique des pays arabo-musulmans, est une pure illusion d’optique qui recouvre d’énormes fractures, dissensions, stratégies contradictoires d’une inextricable complexité…

La blessure narcissique de l'Europe, clé de l'islamo-paranoïa

Tous les idéologues du mythe de l’islamisation échafaudent des systèmes, à partir desquels ils prophétisent, anticipent, réinterprètent l’histoire…A l’instar des gourous des sectes millénaristes et de leurs adeptes, ils semblent nous dire qu’il y a un code secret que seuls les initiés, dont ils font évidemment partie, peuvent déchiffrer. La passion du fait « révélateur », déjà repéré par Sartre chez l’antisémite, s’est transformée en passion des statistiques déviées propres à justifier les hypothèses les plus improbables. Dès lors les malheurs qui s’abattent sur notre existence ne sont pas absurdes ; ils ont une signification profonde, parce qu’ils ont une cause identifiable. Si rien ne va plus, des déboires économiques au manque de confiance dans la vie, en passant par les cataclysmes et les guerres, c’est que le musulman est là, derrière les gouvernements, qui souffle la discorde. Le Paranoïaque antimusulman a néanmoins besoin du musulman parce qu'il lui redonne une cause, une raison de lutter. La peu abyssale du vide devient soudain l'angoisse de quelque chose à quoi l'on peut s'agripper, sur quoi l'on peut agir, et contre quoi l'on peut se rassembler. C'est bien parce que les Européens ont de plus en plus de mal à croire en eux-mêmes que les musulmans, réputés sur de leur foi et de leur identité, sont devenus à leurs yeux ceux qui croient trop ostentatoirement en eux. Les musulmans ne sont plus simplement les boucs émissaires des crises économiques et sociales nationales, mais d'une crise d'identité européenne. Il sont otages du Vieux continent, présumés coupables d'un déclin irréversible. Le théâtre tragique de l'islamisation se transforme alors en tribunal vindicatif pour prononcer son verdict : à cause de l'ennemi musulman, non pas à cause de la marche du monde, non pas à cause de la concurrence des superpuissances montantes, l'Europe ne sera plus jamais ce qu'elle a été.



Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur