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Les Sarrasins. L'islam dans l'imagination européenne au Moyen Age de J.V.Tolan


Rédigé le Jeudi 27 Octobre 2005 à 22:24 | Lu 3283 fois |


En moins d'un siècle une grande partie de la chrétienté passa sous le contrôle de l'islam. Face à cette nouvelle religion sentie malgré tout comme proche, la réaction fut moins de la connaître que de la combattre. Ce refus intellectuel de l'islam a marqué l'attitude de l'Europe jusqu'à nos jours.



Dans un ouvrage dense, truffé de notes et de références, John Tolan étudie ce que fut la perception de l'islam par les chrétiens au Moyen Age, du VIIème siècle à la fin du XIIIème siècle, car on ne fera par la suite que reprendre ce qui a déjà été dit. Il entend prolonger l'ouvrage[1] de Norman Daniel sur les images polémiques chrétiennes de l'islam au Moyen Age. Face aux thèses de Edward Said[2], qui voit dans le Moyen Age les racines de l'idéologie orientaliste qu'il dénonce, John Tolan veut montrer la spécificité du contexte médiéval où sont nées ces idéologies. Ce faisant il entend apporter sa pierre à la réflexion sur l'utilisation des idéologies, pour résister à une domination ou pour se justifier de l'exercer. Il constate à quel point les relations entre les musulmans et les chrétiens durant le Moyen Age ont été sous-étudiées, alors que de nombreuses recherches ont porté sur le statut des juifs et des hérétiques. De plus à cette époque l'Europe s'est peu intéressée à connaître l'islam, se contentant d'une image caricaturale, à l'exception des populations qui, en Orient et en Espagne, étaient en contact direct et prolongé avec lui.

Au début l'invasion musulmane a été perçue comme un fléau de Dieu, une épreuve passagère infligée aux chrétiens pour les amender. Par la suite quand il s'est avéré que cette présence était appelée à durer, l'objectif a été de discréditer la nouvelle religion pour tenter de limiter les vagues de conversion en un premier temps, puis pour légitimer les croisades. Après l'échec de celles-ci, des mouvements missionnaires, menés par les franciscains et les dominicains, étudieront islam et langue arabe dans l'espoir de convertir les musulmans, en leur prouvant par la raison la supériorité du christianisme. De l'échec de cette nouvelle tentative, ils concluent à l'irrationalité des musulmans, même si parallèlement ils reçoivent par leur intermédiaire l'héritage d'Aristote. Cette conviction de l'"irrationalité" de l'islam dispensera les successeurs d'aller plus avant dans une approche intellectuelle de cette culture. D'où une marginalisation méprisante de l'islam, qui se poursuivra jusqu'au XIXème siècle, en se justifiant d'une supériorité par la religion au Moyen Age, par la technique à l'époque moderne.
La conquête musulmane ne suscita pas d'abord le sentiment d'une nouveauté: c'était une invasion après tant d'autres. L'arrivée des troupes musulmanes ne fut pas mal perçue par tous. Pour certaines factions chrétiennes, elle était plutôt une libération des persécutions de Byzance. En général les occupants laissaient en place les autorités locales et permettaient la liberté de culte. L'islam put apparaître comme une nouvelle secte comme il en naissait continuellement. Elle ne semblait pas totalement étrangère au contexte religieux antérieur : il y était question d'Abraham, de Moïse, de Jésus et de Marie. D'un côté comme de l'autre, on pensait que c'est Dieu qui donne la victoire. Or celle des musulmans était donnée par eux comme la preuve de la vérité de leur religion. Ce fut donc un scandale pour les populations chrétiennes, dont une grande partie se convertit. C'est pour les en dissuader que fut édifié un mur idéologique.

Noël 634 à Jérusalem

Deux ans après la mort du prophète Mohamed, le calife Omar s'est emparé de Jérusalem. En ce Noël 634, pour la première fois, les chrétiens de la ville sont empêchés de se rendre à Bethléem. Leur patriarche Sophrone leur tient ce discours :
"Corrigeons-nous, brillons de repentir, laissons-nous purifier par la conversion, refrénons nos actes qui sont haïssables à Dieu. Si nous nous contraignions, en amis et aimés de Dieu, nous ririons de la chute de nos adversaires sarrasins, nous verrions leur mort proche et leur destruction finale (p.81)."
Le même patriarche verra dans les années suivantes les musulmans édifier la mosquée du Rocher sur l'emplacement de l'ancien temple juif, et constatera avec amertume "qu'ils se vantent de soumettre la terre entière".
Dans une lettre de Maxime le Confesseur, écrite d'Alexandrie entre 634 et 640, même déploration : "Peut-on imaginer pire que les maux qui accablent aujourd'hui le monde civilisé ? Voir une nation barbare du désert envahir un autre pays comme s'il était le sien, voir notre civilisation dévastée par des bêtes sauvages et indomptées qui ont simplement forme humaine (p.82)."
Mais l'occupation musulmane dure, la société s'arabise. Les conversions à la nouvelle religion se font en masse. Outre la fascination du prestige du vainqueur, la conversion permettait d'échapper à la condition de dhimmi, soumis à l'impôt, et de s'intégrer à la nouvelle société. De ce fait le clergé prend conscience du danger. Après avoir annoncé vainement la chute prochaine de l'islam, il forge un discours de résistance: les musulmans triomphent parce que leur prophète, après les avoir pratiqués lui-même, leur permet tous les vices, notamment sexuels, mais les chrétiens gagneront le ciel s'ils restent fidèles. Le martyre de quelques-uns d'entre eux en est le gage.
Chez les chrétiens d'Orient se constitue ainsi un discours de réfutation de l'islam. L'une des productions les plus célèbres, et fréquemment reprise par la suite, est la Risâlat al-Kindi[3], présentée comme le dialogue de deux amis, un chrétien et un musulman, en réalité œuvre d'un moine chrétien. L'auteur témoigne d'une réelle connaissance de l'islam. Le "dialogue" tourne en réalité à une critique de la doctrine, du prophète, sa duplicité et son immoralité, du Coran, pour terminer par un exposé de la foi chrétienne. L'image de l'islam est celle d'une religion préoccupée de ce monde, de pouvoir, de richesse et de sexe, tandis que le christianisme est une religion spirituelle, axée sur l'au-delà. Dans l'Espagne conquise, les chrétiens se trouvèrent dans la même position de dhimmi que leurs frères d'Orient, et utilisèrent souvent la littérature élaborée par eux. Dans les deux cas ces textes avaient pour but de fournir des arguments pour résister aux prosélytes musulmans, éviter la tentation d'apostasie et nier la légitimité des souverains musulmans.

L'Europe et les musulmans : idolâtres ou hérétiques ?

L'Europe d'au-delà des Pyrénées ne se préoccupe guère sérieusement de l'islam avant la première croisade (1095-1099). Ceux qui le réfutent n'en ont qu'une connaissance vague. Des chansons de geste et divers textes répandent une image du Sarrasin idolâtre, image spéculaire souvent constituée à partir des sources internes, comme d' anciens martyrologes ou des hagiographies. Avec les croisades apparaissent ensuite de nouvelles compositions : Chanson d'Antioche (p;177), Chanson de Roland (p.182), Dei gesta per Francos ; elles décrivent les musulmans comme "les adorateurs de Mahomet", qui sacrifient aux idoles et dont le paganisme apparaît comme la justification théologique de la Croisade. Dans cette réprobation populaire, les musulmans sont associés aux juifs, deux catégories par rapport auxquels il faut "venger la mort du Christ".
Mais un courant plus "savant" se soucie d'une réfutation théologique de l'islam. En 1142-1143, l'abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, se rend en Espagne et charge Robert de Ketton de traduire le Coran en latin: c'est la première traduction du Coran. A partir de cette version annotée et commentée, et en utilisant d'autres sources, , il composera deux textes de réfutation de l'islam : "Il faut dire qui Mahomet fut et ce qu'il enseigna, en sorte que ceux qui liront ce livre (le Coran) puissent mieux comprendre ce qu'ils lisent et sachent combien sa vie et ses enseignements furent détestables (p.219)". L'image qui en ressort n'est plus celle d'un idolâtre, impossible à assumer pour ceux qui sont au contact de l'islam – et c'était le cas des Espagnols -, mais celle d'un hérésiarque. Il écrira d'ailleurs en 1155-1156 son traité Contra sectam sive haeresim Saracenorum (Contre la secte des Sarrasins). Il y met en garde les savants qui seraient tentés de se laisser séduire par la science et la philosophie arabes, et ils étaient nombreux. L'un d'eux , Adélard de Bath, proclamait : "J'ai appris de mes maîtres, les Arabes, à suivre la lumière de la raison, tandis que vous êtes guidés par la bride de l'autorité ; car quel autre mot que "bride"puis-je employer pour décrire l'autorité?" (p.224). Cette préférence pour la "raison arabe" plutôt que "l'autorité latine" pouvait conduire certains à l'apostasie. L'auteur ne désespère pas de séduire la rationalité musulmane, alors qu'il fustige, dans son traité Contre l'entêtement invétéré des Juifs le refus de ceux-ci d'accepter la vérité rationnelle du christianisme.

Le XIIIème siècle

Face à l'islam le XIIIème siècle doit constater l'échec de ses tentatives militaires (croisades) et religieuses. En Espagne la reconquista des terres musulmanes se réalise progressivement, et c'est au tour de populations musulmanes d'être soumises à des pouvoirs chrétiens.. La propagande contre l'islam va avoir pour but désormais de justifier la domination chrétienne sur des populations musulmanes, ainsi que les mesures coercitives qui y sont associées.
Le relais va être pris par les ordres mendiants. Les franciscains, à la suite de François d'Assise qui se rend à Tunis pour y prêcher, n'auront aucun succès, certains d'entre eux étant d'ailleurs plus stimulés par la perspective du martyre que par la conversion des musulmans. Les dominicains se doteront d'une formation en arabe et étudieront les sources islamiques, mais leur terrain de prédilection sera l'Espagne reconquise, où les autorités contraignent les populations musulmanes et juives à assister à leurs prêches. Bien que l'un d'eux, Thomas d'Aquin, affirme que la foi ne peut être objet de démonstration rationnelle, ils ne désespèrent pas de convertir les musulmans par la "dispute". L'un d'eux, le florentin Riccold de Monte Croce, se rend à Bagdad, y étudie l'arabe et lit le Coran, après avoir tenté de convertir le khan mongol. Il s'y trouve en 1291, lors de la chute d'Acre, dernier bastion des Croisés : "J'étais à Bagdad…je savourais le charme du lieu verdoyant où j'étais, un vrai paradis…Mais d'un autre côté la tristesse me gagnait devant le massacre et l'asservissement du peuple chrétien ; je pleurais son humiliation après la prise d'Acre, en voyant les Sarrasins épanouis dans l'éclat de leur prospérité, et les chrétiens en haillons et l'esprit accablé…"(p.13). Riccold est à la fois admiratif et méprisant pour les musulmans de Bagdad. A son retour, il écrit un texte polémique Contre legem Sarracenorum (Contre la loi des Sarrasins) où il reprend les affabulations antérieures contre le prophète et contre le Coran, dont il affirme "l'irrationalité". Ce "constat" scelle sa désillusion. L'irrationalité des musulmans, après leur lascivité, mettra un point final à l'intérêt qu'avait pu leur porter l'Occident. L'impossibilité de leur conversion est substantiellement ancrée dans l'irrationalité du Coran et de ses adeptes. C'est sur ce bilan que s'achèvent de nombreuses tentatives, parfois sérieuses, d'ouvrir un dialogue avec l'islam. Dialogue difficile, car il se fondait toujours sur la conscience de la supériorité du christianisme. Plus que de convaincre les musulmans ou de s'enquérir de leur foi, le "dialogue" visait à protéger les chrétiens de leur influence et à justifier la discrimination à leur égard. . Par la suite, Luther, qui fit traduire le Coran en allemand, et les humanistes, ne verront plus dans l'islam un adversaire intellectuel sérieux.
Faut-il voir dans cette idéologie du Moyen Age, parfois reprise jusqu'à nos jours, les racines du rejet de l'islam, voire du racisme anti-arabe ? C'est ce qu'affirme Edward Said sur la base d'une information étroite et en fabriquant une image mythique d'un Occident figé dans une seule attitude. John Tolan préfère situer ces idéologies dans leur contexte et dans le cadre des "usages sociaux et idéologiques du mépris". Il connaît l'existence de corpus équivalents des musulmans par rapport aux chrétiens, mais ce n'est pas l'objet de son livre. Face à ces accusations réciproques, souvent naïves, parfois délirantes, l'humour serait une bonne thérapie. Reste la question de l'ambivalence des rapports : les polémiques ont souvent eu pour objet de creuser les différences entre des populations qui se sentaient proches. Aborder les sociétés par la seule étude de leurs idéologies, fabriquées dans ce cas par leurs clergés, peut conduire à une vision partielle (partiale ?) des relations réelles des populations, qu'on ne saurait réduire à la chronique de leurs anathèmes réciproques.

Mr GrandGuillaume est chercheur, anthropologue, arabisant, et nous fait l'honneur d'apporter cette contribution à Elkalam.com

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[1] Norman Daniel, Islam and the West : The Making of an Image, 1960 et 1993 ; en français, Islam et Occident, trad. A.Spiess, Paris, Cerf, 1993.
[2] Edward Said, Orientalism, New York, Random House, 1978 ; L'Orientalisme. L'Orient créé par l'Occident, trad.C.Malamoud, Paris, Seuil, 1980.
[3] Lettre d'al-Kindi : du nom de l'un des interlocuteurs, le chrétien nestorien Abd al-Masih al Kindî, à ne pas confondre avec le savant Abû Omar ben Yusuf al-Kindî, dit "le philosophe des Arabes", mort en 961.