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Les mémoires de Hassan El-Banna : les enjeux d'une histoire.


Rédigé le Mardi 25 Novembre 2008 à 15:38 | Lu 12427 fois |


Cette année les mouvement des Frères Musulmans fête ses 80 ans. Créé en 1928, par une poignée d'hommes révoltés par le devenir de l'Egypte et de l'ensemble du monde musulman, cette association a suscité jusqu'à aujourd'hui un intérêt certain dans l'ensemble du monde musulman mais également chez les musulmans européens dont bon nombre de représentants revendiquent à mots couverts leur sympathie.



Quelques éléments sur les règles de la critique historique

Il y a un intérêt certain à écouter aujourd'hui les conférences données par des représentants ou leaders charismatiques de la communauté musulmane française. Le discours proposé ne fait pas dans l'ambiguïté et la référence à l'histoire du mouvement est claire. Le personnage central de cette histoire en est le fondateur : Hassan El Banna. Présenté comme l'inspirateur du renouvellement de la pensée islamique contemporaine, il est tout à la fois symbole et source de cette histoire. On peut dire également que l'historiographie française du mouvement marquée par le fameux ouvrage d'Olivier Carré et Gérard Michaud n'a pas échappé à cette règle.

Les références couramment utilisées pour connaître et en savoir plus sur Hassan El Banna proviennent de sa main même au travers l'autobiographie qu'il a fait paraître en 1947 sous le titre : Moudhakkirât ad-da'wa wa ad da'iya. Or , ce genre de documents, bien que souvent riches d'une multitude de détails qu'aucune autre source n'aurait pu fournir, doit être passé au crible de l'analyse critique avant d'en tirer quelques vérités que ce soit. En effet, une autobiographie est la plupart du temps une réorganisation rétrospective des expériences d'une vie au regard d'événements présents et non tel qu'ils ont été vécus. Les faits et les événements narrés sont décontextualisés. Le genre même de l'ouvrage invite donc le lecteur à prendre les récits qui en sont issus avec prudence, car au delà de la véracité des faits qui doivent être confrontés avec d'autres sources, l'auteur cherche de façon plus ou moins indirecte à reconstruire sa propre image.

Plusieurs éléments doivent donc être pris en compte :
- La provenance du texte c'est à dire son auteur (Hassan El Banna) et sa position lors de la parution ;
- La portée de cet écrit, à savoir les destinataires, est également à prendre en compte dans cet analyse critique.



1947 : la parution des moudhakkirât ad-da'wa wa ad da'iya

La première question qu'il convient de se poser est pourquoi Hassan El Banna a décidé de faire paraître ses mémoires et de les publier au moment où il apparaît comme le chef d'un mouvement dont l'influence dépasse largement les frontières de l'Égypte. Quelles sont les raisons qui le poussent à ce moment précis à transmettre le récit de sa vie qui se confond bien évidemment avec le récit de l'histoire des Frères Musulmans. En effet, il est d'usage que les mémoires d'un dirigeant politique paraissent soit lorsque celui-ci sort de la vie publique soit après sa mort,à titre posthume. Une partie de la réponse peut être trouvée dans le texte lui-même. Hassan El Banna confie avoir été profondément affecté par la confiscation de son journal personnel par la police au début des années 40. C'est la raison pour laquelle, selon lui, il entreprit de regrouper les mémoire de son parcours au sein d'un récit autobiographique.
La second réponse que l'on peut tenter d'apporter est la mise en relation de cette parution avec le contexte pour le moins explosif de l'époque. L'association des Frères Musulmans forte d'une organisation stricte et hiérarchisée, dotée de branches dans toute l'Égypte et les pays voisins, et soutenus par plusieurs centaines de milliers de membres devient, à la fin des années 40, un acteur politique incontournable. Cependant, derrière cette façade, se cache des fissures, sur lesquelles nous reviendront, qui tendent à mettre à mal le leadership de Hassan El Banna.

La crise de 1946-1947

En 1947, plusieurs éléments sont venus mettre à mal l'autorité de Hassan El Banna sur le mouvement. Le premier d'entre eux a été la diffusion de rumeurs par Ahmed El Sukkari, l'un des proches du Guide Suprême, remettant en cause l'idée que ce dernier ait été à l'origine de la création du mouvement et de sa direction. La question du leadership a toujours constitué un enjeu de premier ordre et a déjà été l'objet de crises internes, notamment en 1932 quand Hassan El Banna fut sévèrement critiqué pour sa gestion autoritaire des affaires de l'Association. Mais en 1947, l'enjeu est autrement important : une perte de confiance dans le leader et donc d'autorité signifiait un éclatement probable du mouvement et une ruine des efforts accomplis depuis près de 20 ans.
En outre, à cette époque, il semble que Hassan El Banna soit quelque peu débordé par la base de son mouvement : en Égypte même par certains jeunes membres de l'Association impliqués pour une part dans les nombreux troubles qui éclatent à ce moment ; mais également en Palestine où une partie des commandos envoyés sont devenus hors de contrôle.

La mise en lumière de ce contexte permet de mieux comprendre la parution quasi-quotidienne de ces mémoires à partir de juillet 1947, dans le journal interne du mouvement. Ces articles lui permettent de projeter les évènements de cette année dans le passé et de rappeler son charisme personnel, son sacrifice permanent pour la da'wa et de perpétuer ainsi de nombreuses images et mythes chers aux membres du mouvement. Elle lui offre donc la possibilité de diffuser « une version officielle et vraie  »de l'histoire récente de l'Association.

Des exemples d'un récit motivés par le présent

Dans le récit de Hassan El Banna, de nombreux extraits peuvent être passés au crible de la critique historique et servir d'exemple sur la manière dont un leader, à travers ses écrits peut imposer une vision officielle très largement discutable d'un point de vue historique

La question du leadership

Comme nous l'avons plus haut, la crise de 1947 est essentiellement une crise de légitimité qui remet en cause Hassan El Banna dans sa position de leader du mouvement. La parution de ses mémoires va en partie être une tentative pour répondre aux attaques qui lui sont destinées. Prenons par exemple le récit presque mythique du moment où Hassan El Banna entouré de ses premiers compagnons de route décident de créer le mouvement :

...Je reçu chez moi la visite des six frères que voici : Hafiz Abdel Hamid, Ahmed El Husri, Fu'ad Ibrahim, Abd Al Rahman Hasab Allah, Isma'il Izz Zaki al-Maghribi. Tous avaient été marqués par les études et les conférences que je faisais alors.

On constate dans le début de ce récit que Hassan El Banna, rappelle sa légitimité par l'antériorité de son action et de sa réflexion mais également par le fait que ce sont ces hommes qui sont venus le voir. Mais le plus important est dans la suite, quand ces hommes se confient à lui :

...Nous ne pouvons voir comment agir, toi tu le vois. Nous ne savons pas que faire au service de la patrie, de la religion, de la nation musulmane. Toi tu le sais. Voici ce que nous voulons aujourd'hui : nous fournissons tout ce que nous avons pour nous libérer de cette dépendance, entre les mains de Dieu, et c'est toi qui sera le responsable auprès de lui, responsable de nous et de notre action, bref d'une communauté dévouée

Dans cet extrait, il est intéressant de constater que la question du leadership ne se pose pas. A travers son récit, Hassan El Banna se pose d'emblée comme étant celui, après Dieu, en qui ces premiers compagnons se remettent totalement. Le pacte fondateur décrit ci-dessus fait de lui le moteur de l'action (nous ne savons pas que faire...Toi tu le sais...) et celui sur qui repose l'entière responsabilité de cette dernière. Or de récentes recherches sur le mouvement ont permis de démontrer que jusqu'en 1933, rien ne permet d'affirmer qu'Hassan El Banna est le leader incontesté du mouvement, bien au contraire. Jusqu'en 1932, tous les articles qu'il fait publier dans Majallat al-Fath sont signés "Hassan El Banna, l'instituteur d'une école primaire à Ismailiya". En 1931, il signe d'autres article en tant que leader des Frères Musulmans à Islmailiya à l'instar de Ahmad Al-Sukkari qui signe ses écrits comme le leader des Frères Musulmans à Mahmudiyyah. Il ne pouvait donc pas encore être perçu comme le Guide Suprême (Murshid El 'Amm) de toutes les branches de l'Association en Egypte. Ceci n'est intervenu qu'après 1932, année décisive puisqu'elle vit s'opposer deux tendances : une tendance traditionaliste qui souhaiter gérer le mouvement de la même manière que les associations religieuses classiques égyptiennes, et une tendance menée par Hassan El Banna qui souhaitait lui donner clairement une toute autre envergure en utilisant des méthodes et des moyens nouveaux. C'est probablement uniquement à l'issue de cette première crise, durant laquelle l'autoritarisme de Hassan El-Banna fut sévèrement critiqué, que ce dernier devînt le leader incontesté tel qu'il est connu aujourd'hui.

La question des relations avec le pouvoir

Il étonnant aussi de voir à quel point Hassan El-Banna insiste sur la question des relations entres les Frères et le pouvoir, que cela soit le gouvernement Égyptien ou l'administration britannique. L'image qui est proposée est celui d'un homme et de toute une association refusant toute espèce de compromission avec le pouvoir. C'est le cas par exemple dans le passage où il raconte le don qui avait été fait par la Société du Canal de Suez durant la construction d'une mosquée à Ismailiya. C'est aussi le cas lorsqu'il raconte le refus qu'il opposa à sa hiérarchie lorsque celle-ci lui demanda d'accueillir le Ministre de l'éducation, Sidqi Pacha, qui, il est important de le souligner, était Premier Ministre en 1947. Plus loin, il précise :

."..Jusqu'à présent, Frères, le bureau Général de l'Orientation n'a reçu aucun secours d'aucun gouvernement, et il en est fier, et il défie qui que ce soit d'affirmer qu'il est entré dans les caisses de ce Bureau une seule piastre qui ne vienne de la poche des membres des Frères Musulmans.....Nous ne nous appuyons en rien sur les gouvernements."

Ces nombreuses allusions et sa volonté de montrer l'image d'un mouvement propre constituent là encore une réponse déguisée aux différentes attaques de ses détracteurs en 1947. En effet, la crise avec Ahmed El Sukkari, le poussa à le renvoyer du mouvement. Or ce dernier se battait depuis quelques mois pour construire une front national avec le Wafd, opposé à la politique du gouvernement Sidqi Pacha. En le renvoyant, Hassan El-Banna brisa ce front ,et de nombreuses rumeurs (qui d'ailleurs n'ont jamais pu être étayées par des preuves tangibles) circulèrent sur une possible entente entre ce dernier et le chef du gouvernement, en l'échange de quoi le mouvement bénéficierait d'une certaine impunité.

L'héritage des mémoires de Hassan El Banna

La mise en lumière de ces différents éléments permet de nuancer les propos tenus dans cette autobiographie mais également de prendre cet écrit comme un outil utile pour éclairer l'histoire du mouvement ou les traits de personnalité de son leader, et non comme un instrument duquel jaillirait une vérité pré-établie. Il est étonnant de voir Tariq Ramadan, par exemple, encourager les détracteurs de Hassan El Banna, à remettre son action et sa pensée dans son contexte historique [2], sans que cet auteur ne fasse finalement ce travail de critique à l'égard des sources qu'il utilise. Il cite à foison les mémoires de son grand-père sans jamais mettre en évidence que leur parution était essentiellement liée aux vicissitudes que traversaient le mouvement à ce moment précis. L'historiographie des Frères Musulmans , hormis de rares ouvrages, se situe complètement dans ce lissage du passé que ces écrits de Hassan El Banna ont initié. Près de 60 après sa mort, l'histoire du mouvement se confond encore en grande partie avec son récit. L'exemple du récit de sa vie que Tariq Ramadan fait dans son ouvrage est à cet égard très exemplaire. Hassan El Banna paraît hors du temps. Il est réformateur, penseur, leader, bienfaiteur...bref tout doit coller avec l'image lisse et sans accroc laissée par Hassan El Banna lui même dans les Moudhakkirât et transmise depuis plusieurs décennies par les innombrables témoignages des personnalités issus des rangs des Frères Musulmans. Tout ce qui pourrait offrir une vision plus réaliste de "l'homme" semble définitivement écarté du discours, peut être tout simplement parce cela fait longtemps qu'il n'est plus vu comme un simple mortel ; peut-être aussi parce que la remise en cause de son statut d'initiateur du renouveau islamique est devenu tout bonnement impossible. L'une des vertus de la pratique de l'histoire et de contribuer à tourner les pages du passé avec un regard serein pour se tourner vers l'avenir, c'est en cela qu'elle se différencie du récit apologétique ou propagandiste. Mais derrière les enjeux de la mémoire dans l'inconscient collectif musulman (sujet très épineux) se cache aujourd'hui des enjeux de pouvoir, car remettre en cause la version de l'histoire que nous propose Hassan El Banna, c'est quelque part, remettre en question un ordre établi ; un ordre sur lequel repose encore aujourd'hui certains partis politiques au sein du monde musulman, et tout un tissu d'associations ou d'organisations, qui, au delà des aspects doctrinaires, reposent en grande partie sur le culte du chef.

Il ne s'agit pas ici de remettre en cause la portée de son action ou d'émettre un jugement de valeur sur l'homme, mais essentiellement de montrer comment il a su à un moment clé de l'histoire du mouvement, produire un texte qui, jusqu'à aujourd'hui, tient lieu de référence incontournable quand il s'agit d'aborder l'histoire des Frères. Le "génie" de Hassan El Banna n'est pas donc dans les actes, paroles ou place qu'il s'attribue dans cette autobiographie, mais bel et bien dans le moment qu'il choisit pour écrire ce texte (2 ans avant sa mort qu'il savait proche, et au coeur d'une crise interne) : façonner le passé pour mieux gérer le présent et surtout jeter des ponts vers l'avenir. Il est ainsi fascinant d'entendre encore aujourd'hui, des conférenciers tirer leurs exemples de ces mémoires pour, par exemple,apprendre aux jeunes militants qui les écoutent que l'épreuve est nécessairement liée à l'action (en rappelant les vicissitudes auxquels étaient confrontés les premiers frères musulmans). La réforme radicale, si chère à Tariq Ramadan, ne doit-elle pas passer d'abord par un réexamen critique du passé ? Avant de réfléchir à la façon dont le droit musulman est élaboré et doit s'adapter au monde moderne, ne faudrait-il pas plutôt décider une bonne fois pour toute de laisser le l'histoire derrière nous, plutôt que de chercher à l'utiliser en permanence pour tenter de rattacher les musulmans européens à un wagon qui n'est pas le leur.



[1] Cet article a été en grande partie inspirée de la conférence réalisée par Lia Brynjar, Imposing on the past the order of the present : a critical analysis of Hasan El-Banna's autobiography, University of Durham, juillet 1995
[2]Tariq, Ramadan, Aux sources du renouveau musulman.. p377


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