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Muslim Zen épisode 2 : quelle stratégie pour le changement personnel : repenser le cadre, big bang versus Kaizen


Rédigé le Mardi 20 Octobre 2015 à 12:18 | Lu 604 fois |


Nous poursuivons ici notre réflexion autour de la problématique du changement personnel. Nous avons pu voir dans l'article précédent, les freins principaux au changement souvent engendrés par une stratégie naturelle du changement qu'on a appelé Big Bang. Nous revenons dans cet article sur ce concept et surtout, sur une stratégie alternative, moins connue, moins dure et permettant d'avoir de vrais résultats



Une éléphant dans un magazin de porcelaine

Comme nous avons pu le voir plus haut, la stratégie du big bang est la voie la plus fréquemment utilisée pour se défaire d'une habitude ou en mettre une nouvelle en place. Quand on veut transformer une situation, on se tourne la plupart du temps vers ce qu'il conviendra d'appeler, une stratégie d'innovation. En principe, ce mot implique l'idée de nouveauté et de créativité mais, ici, il s'agit plutôt d'un procédé radical de transformation intervenant sur une très brève période et dont on attend des effets spectaculaires. En résumé, l'objectif est d'obtenir dans des délais très brefs de grands résultats. Un idée, qui dans un monde où l'instantanéité est reine, ne peut séduire qu'une large partie d'entre nous. Elle est d'ailleurs souvent en oeuvre dans le monde économique et politique. La nécessité du choc frontal, du changement de cap, de l'affrontement quasiment physique pour renverser une situation qu'on considère stagnante devient le leitmotiv dans tous les domaines de notre vie. On ne donnera pas ici l'exemple galvaudé des promotions de produit permettant de perdre du poids en un temps record. Dans une situation de crise la plupart d'entre nous demeurent persuadés qu'une méthode radicale d'innovation est la seule capable d'enrayer les problèmes, de mettre fin à un comportement à risque. Si certains réussissent et sortent victorieux d'un tel affrontement, d'autres, ceux qui trébuchent, beaucoup plus nombreux, sont doublement pénalisés : dans la souffrance et le mal-être, ils se jugent incapables et les résultats peuvent être dévastateurs. Au lieu d'avoir avancé, on se retrouve à la case départ, la déception en plus. Le guerrier des temps modernes parti traquer sa proie dans les moindre recoins de son ego, n'était qu'en fait un éléphant dans un magasin de porcelaine. Cette situation vous parle forcement ; tout le monde a expérimenté ce moment où nous faisons le constat d'un échec face à une résolution prise quelques semaines ou mois plus tôt. Malheureusement, si elle relève souvent d'une très bonne intention, le simplisme de la méthode ne résiste pas à la complexité de notre fonctionnement. Une discipline de choc, même si elle apporte une soulagement immédiat, le plaisir d'être cadré par un protocole strict, ne permet souvent pas d'affronter les changements imposés par la vie ou ceux que nous nous imposons à nous même.

"Un voyage de 1000 lieues commence toujours par un premier pas"

Pour aller de l'avant, changer, progresser, il existe une alternative à l'innovation. C'est un tout autre chemin, un de ceux qui vous amènent doucement et progressivement au somment de la colline sans même que vous ayez conscience de la grimper. Un chemin facile et agréable à négocier. La seule condition exigée est de poser un pied après l'autre. Tout est contenu dans ce fameux adage de Lao Tseu :

"Un voyage de 1000 lieues commence toujours par un premier pas".

Cette philosophie c'est le kaizen : là où l'innovation exige des réformes drastiques et traumatisantes, le kaizen prescrit une avancée à petits pas vers l'amélioration. Cette philosophie permet d'atteindre des objectifs majeurs mais toujours sur le mode mineur. Ce qui fait son succès, c'est que cette approche, malheureusement encore trop peu connue, est parfaitement adaptée au fonctionnement de notre cerveau. Si notre cortex est responsable des miracles accomplis par le genre humain, des pensées créatrices, des impulsions innovantes, notre cerveau mammalien ou limbique,quant à lui, est à l'origine de tous les blocages qui surviennent lors d'un changement. Ce dernier héberge l'amygdale dont les réponses aux situations de vie sont binaires : fuir ou combattre. Chaque fois que nous faisons un écart dans notre routine quotidienne, elle déclenche un signal d'alarme et notre accès au cortex est court-circuité. La philosophie sereine du Kaizen répond astucieusement à cette logique problématique de notre cerveau. Au lieu de passer des années en analyse à comprendre pourquoi nous échouons dans tout ce que nous entreprenons, cette approche nous permet d'anesthésier notre cerveau de mammifère, le laissant assoupi, incapable de déclencher une alarme. En accumulant les petits pas vers votre objectif, le cortex se met au travail et initie un "logiciel" pour programmer le changement désiré, affaiblissant petit à petit les résistances commandées par notre amygdale.

« Le meilleur savoir-faire n’est pas de gagner cent victoires dans cent batailles, mais plutôt de vaincre l’ennemi sans combattre » (Sun Tzu dans l'art de la guerre)

Vaincre l'ennemi sans combattre, voilà un principe intéressant et renouvelant un peu le postulat de départ de bien des théories sur le combat contre notre égo. A la fin d'une prière du vendredi, un jeune homme se présenta devant l'Imam et déclara vouloir se convertir à l'Islam. Juste après la cérémonie qui le fit adhérer officiellement à la foi musulmane, un homme, qu'il paraissait bien connaître, vint le voir et lui tint en substance ces propos : "maintenant que tu es musulman, il va falloir que tu t'occupes de ton nafs (ton égo) et que tu lui déclares une guerre sans merci. En plus des cinq prières quotidiennes, je te conseille vivement de jeûner 2 fois par semaine et de prier la nuit. Tu vas voir tu vas être bien"
Les semaines suivantes, je recroisais ce jeune converti toujours accompagné de son ami. Puis, on le croisait de moins en moins. Le sourire qui auparavant ne quittait pas son visage, disparaissait peu à peu et était remplacé par le rictus typique d'une personne qui n'allait pas bien. Au bout de quelques mois, on ne le vit plus du tout. Inquiet, je me dirigeai vers son ami pour prendre de ses nouvelles. Il me répondit que sa foi et son moral était en berne et qu'il préférait pour l'instant prendre du recul. En d'autres termes, il avait logiquement fui. L'éléphant dans le magasin de porcelaine avait fait son oeuvre. J'ai souvent croisé ces personnes qui vivaient ce type d'expérience radicale basée sur l'ascèse et la restriction croyant ainsi pouvoir mener à bien leur projet de réforme personnelle. En vérité bien peu en sorte indemne. La confusion règne souvent entre le concept d'effort visant à se transformer et la notion de combat dont l'objectif est de faire de soi-même le théâtre d'une guerre sans merci, d'une lutte intestine entre le bien et le mal, une vision, encore une fois simpliste, mais au combien séduisante.

Le kaizen : petites questions, petites actions et beaucoup d'imagination

L'ingrédient principal de la recette pour transformer un changement voulu en un essai gagnant, est une approche ambitieuse dans l’objectif mais humble dans la démarche. Rappelez-vous : même un voyage de 1000 lieues commence toujours par un premier pas...et on pourrait poursuivre par ...puis un second, puis un troisième etc...Alors maintenant que vous avez un objectif, un but précis, quel est le premier petit pas que vous pourriez accomplir pour l’atteindre ? Quelle est la petite action que vous pourriez réaliser et répéter puis mettre en place facilement sans trop de gêne ?
Un exemple fréquent que beaucoup ont pu croiser est celui de l'accomplissement de la prière. Ce rituel fait partie des 5 piliers de l'Islam et représente aux yeux de beaucoup de musulmans, un objectif majeur à atteindre dans sa vie de croyant. Réparties tout au long de la journée, ces 5 prières, même si elles peuvent être relativement courtes, ne sont toutefois pas évidentes à mettre en oeuvre dans nos quotidiens respectifs. A écouter les questions lors de conférences, ou à parcourir tout simplement certains forums du web, les questions sur l'accomplissement de la prière et les difficultés rencontrées reviennent de façon récurrente. Passons sur les débats de spécialistes qui ne nous intéressent pas ici et concentrons nous uniquement sur cette question : pourquoi la prière peut apparaître comme difficile à installer dans notre vie ? Pourquoi beaucoup l'abandonne en cours de route, puis la reprenne, puis l'abandonne de nouveau ou pas ? La réponse est relativement simple : elle représente dans son accomplissement, dans sa philosophie, un changement majeur pour notre esprit, que nous sous-estimons souvent dés le début. Rappelez-vous, tout changement dans notre vie implique une alerte dans notre esprit qui va nous commander soit de fuir, soit de combattre, et n'est ce pas tout simplement ce qui se produit ? Notre cerveau mammalien (qu’on peut qualifier d’animale) ne raisonne pas avec des valeurs ou des principes et se met systématiquement en mode défense dés qu’une chose vient perturber sa routine. S’arrêter 5 fois par jour pour faire ses ablutions, sa prière, représente donc un danger manifeste qu’il va tout faire pour éviter par le biais de multiples stratégies dont la plus connue est la procrastination (repousser à un autre moment ce qu’on doit faire maintenant). Cela peut également prendre la forme de messages négatifs et démotivants, de distractions (vous trouvez tout à coup beaucoup de choses à faire alors même que c’est l’heure de la prière), ou tout simplement d’oublis. Tous ces éléments peuvent se cumuler et représenter très vite une somme colossale d’obstacles à franchir au point que la prière n’apparaisse plus que comme un fardeau. De façon systémique, plus vous chercherez à lutter intérieurement, plus les moyens employés par votre esprit pour s’opposer à ce changement se démultiplieront.


Muslim Zen épisode 2 : quelle stratégie pour le changement personnel : repenser le cadre, big bang versus Kaizen
L’approche à petit pas et l’utilisation de notre réflexion par le questionnement pour déjouer les défenses de notre cerveau limbique, est la meilleure stratégie. Ainsi, dans le cas évoqué ci-dessus, une bonne approche consisterait peut-être à se demander quel premier petit pas puis-je commencer par faire dans ce vaste chantier spirituel qu’est la mise en oeuvre de la prière : commencer par une prière par jour au moment le plus facile, ou peut-être tout simplement s’imaginer en train de faire la prière. L’imagination ou la visualisation permet souvent de dompter les peurs, et d’apprivoiser nos angoisses. La technique de visualisation est très souvent utilisée, par exemple, par les sportifs pour maîtriser parfaitement leur technique et gérer les moments cruciaux de leur carrière, ceux où la pression est à son comble. Elle permet littéralement de sculpter son mental. Se voir faire la prière est un très bon moyen pour entrer dans la douceur dans ce rituel mais également travailler sa constance. On peut en imaginer beaucoup d’autres, l’essentiel étant de faire appel à de petites questions, de petites actions tout en suivant une courbe d’amélioration régulière, douce et continue.

Mère Teresa disait "De petites choses mais avec beaucoup d'amour. Ce qui compte, ce n'est pas le nombre de bonnes actions que nous faisons, mais l'amour avec lequel nous les accomplissons. Ce qui compte, ce n'est pas combien nous donnons mais avec quel amour nous donnons. Pour Dieu, il n'y a rien de petit."

Maintenant que vous avez lu cet article, et que vous avez probablement en tête un changement ou une expérience de changement que vous avez déjà mis en oeuvre, n'hésitez pas à partager votre expérience en laissant un commentaire. Avez-vous vous aussi fait l'expérience du big bang ou d'une stratégie kaizen dans un domaine de votre vie ?
Dans un prochain article, nous approfondirons certaines des techniques et des méthodes brièvement présentées ici.


Je dirige le site Elkalam.com depuis 2005. Soucieux de croiser les regards sur le monde musulman,... En savoir plus sur cet auteur