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Quelques réflexions autour de l'Islamophobie


Rédigé le Dimanche 20 Août 2006 à 16:58 | Lu 2923 fois |


Une femme se voit refuser le droit de participer à une réunion de remise de certificat de nationalité parce qu’elle refuse d’ôter son voile. Ceci n’est qu’un exemple récent de ce que de nombreux musulmans appellent aujourd’hui l’islamophobie. Derrière ce terme se cache non pas quelques cas ponctuels et isolés mais véritablement une réalité.



Une femme se voit refuser le droit de participer à une réunion de remise de certificat de nationalité parce qu’elle refuse d’ôter son voile. Ceci n’est qu’un exemple récent de ce que de nombreux musulmans appellent aujourd’hui l’islamophobie. Derrière ce terme se cache non pas quelques cas ponctuels et isolés mais véritablement une réalité. A côté des cas, discutables, au sein d’établissements scolaires, de très nombreuses plaintes ont été formulées ces deux dernières années pour discrimination religieuse. Le rapport du CCIF est à cet égard criant de vérité ; ici des femmes qui se sont vus refusés l’accès au bureau de vote ou a des guichet de banques pour la seule raison qu’elle portait le foulard, là des jeunes filles interdites d’entrée dans un établissement de bowling pour la même raison. Le CCIF a dénombré en 2003-2004 prés de 300 actes à « caractère islamophobes ». Depuis les attentats du 11 septembre 2001, la résurgence de violences ou de propos à l’encontre des musulmans est manifeste dans de nombreux pays d’Europe occidentale et également aux Etats-Unis.

“Le sentiment croissant d'une menace liée à l'extrémisme religieux a renforcé les préjugés et les discriminations envers les musulmans, lesquels se sentent de plus en plus considérés avec hostilité et stigmatisés en raison de leur foi”» affirmait l'International Helsinki Federation for Human Rights[1] dans un rapport en 2005. Dans ce même rapport l’IHFrelevait une multiplication des insultes, des atteintes aux biens et des agressions physiques dont les musulmans sont victimes dans les onze pays d'Europe occidentale (Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, France, Grèce, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suède) passés en revue.

Un très bon exemple de ces constats accablants de l’IHF est l’attitude et le sentiment des Américains suite au premier attentat du World Trade Center en 1993. Dans un sondage réalisé juste après cette attaque, 50 % des personnes interrogées répondent que les « musulmans sont anti-occidentaux et anti-américains ». Ce qui montre que ce sentiment obéit à quelque chose d’irrationnel est le décalage complet avec la réalité. Une enquête réalisée par le FBI montre que cet attentat de 93 est le seul perpétré par des musulmans sur le sol américain alors que depuis 1982, le Bureau d’Investigation a enregistré prés de 72 attaques terroristes réalisées par de Porto-Ricains, 23 par des groupes d’extrême gauche et 16 par des groupes juifs [2]. Après le 11 septembre 2001, il a fallu de très nombreux appels au calme des plus hauts responsables américains pour stopper les « ratonnades » et autres saccages de lieux de culte musulman.

Du sentiment de crainte ……

On peut trouver une explication rationnelle à cette poussée de l’islamophobie dans un autre décalage : la présence pacifique de plusieurs de millions de musulmans en Occident a été pendant très longtemps tout simplement ignorée par les médias, les chercheurs et les responsables politiques. Que cela soit aux Etats-Unis ou en Europe, ces populations venant des quatre coins du monde, n’existaient qu’à travers leur force de travail. Depuis le début des années 80, les soubresauts du monde islamique ont mis en exergue cette présence musulmane en Occident. La masse informe et invisible qu’elle représentait devient soudain un sujet surmédiatisé. Quel hebdomadaire à grand tirage n’a pas fait sa Une avec une iranienne voilée ou un combattant afghan armé de sa kalachnikov ? Quelle grande chaîne de télévision n’a pas diffusé des reportages où l’on voit des jeunes au visage caché promettant que la France et l’Europe deviendront musulmanes dans quelques années ? La prise de conscience brutale de l’existence de cette Communauté musulmane, que l’Islam représente dans la plus grande partie des pays européens la seconde religion nationale par le nombre de ses pratiquants, s’accompagne d’une montée de la xénophobie et de l’intolérance. A chaque explosion de violence au Moyen Orient, tout le monde s’interroge et redoute les réactions des musulmans sur le Vieux Continent. Rappelons nous des mesures de sécurité prise autour des lieux de culte et des mosquées lors de la première guerre du Golfe. En France, comme pour confirmer que l’on a vraiment quelque chose à redouter, le fameux plan Vigipirate se voit hausser d’un degré autour de tous les lieux publics. L’homo-islamicus devient suspect aux yeux de tous et les communiqués de organisations islamiques rappelant comme un slogan que l’Islam « c’est la paix » n’ont que très peu de poids face au rouleau compresseur politico-médiatique. C’est insidieusement, que ce que l’on appelle l’Islamophobie prend ses quartiers dans l’esprit de l’Occidental. Ce dernier, désorienté, incapable de distinguer le vrai du faux dans cette pléthore d’informations, se réfugie logiquement dans la peur et, dans le pire des cas, l’intolérance. La désinformation organisée qui ne laisse que peu de place au doute et à l’analyse rationnelle des faits, ne permet pas de faire la part des choses ; elle entretient le fantasme multiséculaire d’un Islam toujours conquérant.

L’accélération du phénomène : Islamophobie…Islamistophobie ou la manipulation du prisme déformant de l’islamisme

Depuis la fin des années 90, le phénomène tant à s’accélérer et il n’est pas vain de dire que la France se situe dans le peloton de tête des pays où les actes et paroles islamophobes deviennent monnaie courante. Comme pour le début des années 80, les causes de cette poussée sont exogènes. Les problèmes intérieurs qui vont secouer l’Algérie vont constituer un tournant important dans l’accumulation des amalgames et des manipulations sémantiques abondamment délivrées par les responsables politiques et les médias. Mettez quelques gouttes d’intégrisme agrémenté d’islamisme, parfumons tout cela de GIA, mélangeons ensuite avec une bonne dose de Pasqua cueilli dans la vallée des éradicateurs et vous obtenez la bonne salade médiatique qui nous a été servie pendant des années aux JT de 20H00. Cet épisode algérien a sans nul doute contribuer à réanimer et ancrer dans l’esprit des Français les stéréotypes biens connus de l’intégriste musulman, de l’égorgeur à barbe ou du fanatique oriental prêt à tout pour sa cause. Loin de nous l’idée de caricaturer la vision qu’ont la plupart des Français de l’islam, mais il faut avouer que l’absence criante et injustifiée de spécialistes du sujet sur les plateaux de télévision, ont laissé le champ libre à tous les excès. Derrière la diabolisation des formes politiques, violentes ou non, que prend l’Islam dans certains pays musulmans, les journalistes ne se gênent guère pour jouer avec les ambiguïtés du vocabulaire employé : islam, islamistes, musulmans, arabes, fondamentaliste …la liste est longue. Comme l’a souligné dans l’une de ses études le sociologue Vincent Geisser, il existe une islamophobie latente qui se cache derrière une islamistophobie. De nombreux musulmans sont désignés comme étant des islamistes sans savoir sur quels critères cela repose. “Ainsi se referme le piège du continuum sécuritaire et identitaire qui voit dans toute expression de l’islam une dérive potentielle vers l’Islamisme [3]”. Un très bon exemple de ces glissements sémantiques lourds de conséquences, est le titre d’un émission Mot Croisés du 13 septembre 2004 intitulée Comment combattre l’Islam Radical que Mr Poujadas présente dans son journal avec le titre Comment combattre l’islamisme radical alors que la veille Béatrice Schonberg l’intitula Peut-on lutter contre l’Islam [4]. Cet exemple, bien qu’anecdotique illustre parfaitement, comment en vidant les termes de leur contenu, et en les remplissant d’images et de fantasmes vieux comme le monde, les médias ont contribué à diffuser une image négative de l’Islam.

Le voile comme révélateur…

On ne reviendra pas ici sur l’exceptionnel matraquage auquel nous avons eu droit durant le dernier débat sur le port du voile à l’école ou encore l’affaire Tarek Ramadan en 2003 et 2004. Sans aller jusqu’à parler de chasse aux sorcières, on peut parler de véritable hystérie collective, de Grande Peur, sur lesquelles surfent sans complexe nos gouvernants. L’affaire de la loi sur le port du voile a été l’occasion d’un faux débat ou plutôt d’un débat empoisonné et confisqué par les tenants de la pensée dominante. Mais elle a surtout révélé “l’enracinement d’un racisme post-colonial en France, un racisme systématique qui traverse toutes les classes sociales et toutes les forces politiques…”, un racisme anti-musulman qui, unanimement, a permis d’exclure plusieurs dizaines de jeunes filles du système scolaire français, et également occulté les vrais problèmes du moment : le chômage, l’insécurité ou la précarité. Le voile, artificiellement érigé comme problème a servi de prétexte à un grand défoulement contre l’Islam et les musulmans accusés de mettre la laïcité, cœur de l’identité française, en péril. Inutile de préciser que toutes les voix qui se sont élevées dans le monde entier contre le caractère discriminatoire de cette loi, sont passées totalement inaperçues [5]. Ainsi le comportement quasi pathologique des médias et politiques dans cette affaire comme dans celle impliquant Tarek Ramadan, est tout à fait symptomatique de la montée en puissance d’un sentiment ouvertement anti-musulman qui implique toutes les franges de la société. Le plus inquiétant est de constater que rien n’est mis en pratique pour contrecarrer ce mouvement, et qu’au contraire tout porte à croire qu’il s’enracine. Toutes les occasions sont bonnes pour créer de nouveaux amalgames, de nouvelles peurs d’autant plus faciles à créer que les repères dans cette société sont de moins en moins nombreux. Alors que l’immigré ou le fils de l’immigré commence tout juste à faire sa place en France, ce n’est plus sa couleur de peau ou sa langue qui est montrée du doigt, mais son identité, sa religion dont on a de cesse,au fil de l'actualité, de démontrer le caractère incompatible avec la République

[1] Il n’est pas inutile de rappeler que cette organisation regroupe une 50aine d’association de défense des droits de l’homme des pays de l’OSCE.

[2] Les Etats-Unis et l’Islam de Yves-Henri Nouailhat p.195

[3] L’islam imaginaire de Thomas Deltombe p 312-313

[4] L’islam imaginaire de Thomas Deltombe p 315

[5] Par exemple la commission de droits de l’homme de l’ONU a dénoncé les 25 mars 2004 le climat d“islamophobie“ régnant en France. Le 4 juin 2004 le Comité pour les Droits de l’Enfant a solennellement appelé la France à ne pas exclure d’élèves pour le simple port du foulard.