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Tadmor, la révoltée syrienne oubliée


Rédigé le Mardi 2 Avril 2013 à 12:31 | Lu 1435 fois |


Tadmor est une de ces dizaines de villes où la contestation a été forte en Syrie mais qui, par le roulement des évènements, et selon les besoins médiatiques (et alter-médiatiques), a été oubliée... Seulement citée pour les pillages loyalistes qui y eurent lieu en aout 2012, j'ai décidé de rendre justice à cette ville en offrant une rétrospective sur la contestation dans la ville, ses raisons, ses origines, son déroulement et surtout, la récente entrée de Palmyre dans les combats pour la Syrie...



Des opposants au régime de Bachar Al-Assad brandissent des panneaux et des drapeaux syriens près des ruines de Palmyre (Syrie), le 28 octobre 2011. (PANAGIOTIS TZAMAROS / REUTERS)
Des opposants au régime de Bachar Al-Assad brandissent des panneaux et des drapeaux syriens près des ruines de Palmyre (Syrie), le 28 octobre 2011. (PANAGIOTIS TZAMAROS / REUTERS)
Une cité baignée d'Histoire... et ayant fait l'Histoire..

Tadmor, nous la connaissons mieux en Occident sous le nom de Palmyre. Oasis au coeur du gouvernorat de Homs, cerné par le désert et des plaines arides, Palmyre est une Histoire à elle seule. Cité millénaire, elle est le berceau de légendes, d'une reine devenue mythique et de ruines antiques dont même les conquérants musulmans ne purent que saluer la beauté, batissant un fort non loin, sur une colline avoisinante, sans toucher aux structures bâties là par les romains.

L'actuelle Tadmor est située non loin de l'antique Palmyre, ou Tadmur, et est une ville nouvelle principalement fondée sous le mandat colonial français et enfin à la suite de l'indépendance par les régimes successifs. De nos jours, on estime que Tadmor et ses environs proches comptent un peu plus de 100 à 110 000 habitants, une immense majorité sunnite.

Tadmor est apparue dans la Bible comme une cité légendaire, bâtie par Salomon. Rien ne peut prouver cela, bien que la cité antique a pu exister dès l'époque des anciennes cités mésopotamiennes. La ville fut alors et pour longtemps un important comptoir commercial entre la Méditerranée et le désert de l'Arabie. Mais c'est avec une femme que la ville a marqué le monde. Zénobie, épouse d'un riche homme qui s'était imposé dans l'administration impériale romaine au IIIème siècle ap.J-C., est connue historiquement pour avoir été la fameuse "Reine de Palmyre". A elle seule, Zénobie évoque encore cet Orient fantasmé romanisé mais aussi fortement exotique que Rome n'a jamais finalement réussi à tenir, aux portes de l'Arabie. Prenant en mains le pouvoir en Orient, par l'intermédiaire d'un fils faible, la charismatique jeune femme s'attacha à unifier des garnisons arabes et romaines non fidèles à Rome, formant un "Empire de Palmyre" qui s'étendait de l'Anatolie de l'actuelle Turquie au nord et englobant l'Egypte au sud... avant d'être vaincue par Rome. La cité resta un point d'échange essentiel avec les caravanes arabes. Elle tomba sans grands combats en 634 sous le conquérant d'une nouvelle religion, l'Islam, Khalid ibn Walid, qui était alors en pleine conquête de la Syrie. Il préserva la ville et ses antiques constructions, chose respectée par les Omeyyades puis par les dynasties qui se succédèrent là, Ottomans compris.

Rappels récents

Plus près de nous, le nom de Tadmor résonne pour les syriens comme celui de sa funeste prison. Entassés là, des milliers d'opposants à Hafez el-Assad (des Frères Musulmans, des membres des l'Avant-Garde Islamique, des opposants des ordres soufis, des communistes, des libéraux, etc...) y subirent tortures, violations perpétuelles de leurs droits, bien souvent sans aucun jugement. Après une tentative d'assassinat sur Hafez el-Assad au début de l'été 1980, ce dernier ordonna une vaste réponse sanglante : l'armée entra dans le prison de Tadmor, soutenue par des éléments des milices, principalement alaouites, de Rifaat al-Assad, et y massacrèrent entre 800 et 1 000 prisonniers...

Palmyre, de par son éloignement des grands pôles du boom économique syrien du début des années 2000, et de part sa situation géographique et climatique, a subi les deux grandes faiblesses de la libéralisation du régime de Bachar el-Assad et de l'évolution du pays. Elle a été en grande partie oubliée, sauf pour son secteur touristique via la cité romaine antique mais aussi pour certaines de ses ressources minières de son arrière-pays, surtout exploitées dans les années d'Hafez el-Assad, et le chômage y a toujours été d'importance. Mais surtout, la grande crise de sécheresse qui a touché la Syrie dès 2006-2007 a violemment frappé l'agriculture locale, poussant nombre de familles paysannes à venir gonfler des banlieues déjà miséreuses. Dès lors, la fermentation d'une contestation sociale était en route... Ne manquait que l'étincelle pour déclencher, comme dans le reste du pays, l'incendie...

La ville était alors coupée en deux : un cœur économique assez vivant, lié au tourisme et certaines entreprises développées. Et des campagnes et quartiers écartés et isolés.

Le réveil

La mobilisation a Tadmor commença dès le printemps 2011, en avril, avec des manifestations exigeant des réformes mais aussi de solidarité avec Daraa qui était alors violemment réprimée par le cousin de Bachar el-Assad, gouverneur local sanguinaire, avec l'aide de la 4ème division de Maher el-Assad déployée sur Daraa après que des manifestants eurent, fin mars 2011, attaqué à plusieurs reprises le siège du gouvernorat de la ville. Les manifestations à Tadmor étaient alors limitées : quelques centaines de personnes à tel point, un petit millier à un autre, et le tout dans des zones très clairement définies par leur misère sociale et économique, loin de profiter des revenus touristiques de la cité.

La répression connut son premier pic d'importance à Tadmor à la fin du mois d'aout 2011. Une manifestation assez festive et familiale reçut alors une volée de balles par des membres zélés de la police faisant au moins un mort mais blessant aussi et surtout des enfants. Dès lors, la colère ne fit que croître, notamment chez les étudiants de la ville. Les manifestations perdurèrent sans décroitre, se rassemblant principalement dans des quartiers peu développés des franges urbaines.

Décembre 2011 : apogée de la révolte dans la ville et un écrasement qui suit mais... qui n'efface pas la contestation

Ce furent des funérailles, le 19 décembre 2011, qui concentrèrent le record de manifestants hostiles au pouvoir à Tadmor. Le 30 décembre 2011, comme dans le reste du pays pour de nombreuses cités alors jusque là assez éloignées d'un modèle de manifestations massives, la ville de Tadmor connut sa plus forte mobilisation. La mort de manifestants la veille et un appel national pour exiger la chute du régime pour l'année 2012 avaient alors gonflé les coeurs des manifestants de la cité.

Rassemblant plusieurs milliers de personne, près de 10 000 selon des contacts locaux, propos confirmés par les images et signant donc à nouveau record en quinze jours dans la ville, cet apogée de la rébellion pacifique dans la ville l'a aussi condamné. Jusque là réprimée partiellement, la mobilisation allait connaître un déchainement de violence. En quelques jours, un bataillon de l'armée arriva à Palmyre : maisons saccagées et pillées, militants arrêtés, tortures, exécutions sommaires. Début 2012, Tadmor avait été mise au silence, du moins, ce fut ce que crurent pendant un temps les autorités loyalistes...

Dès fin janvier 2012, des manifestations spontanées de quartiers eurent lieu à Tadmor, relançant, avec difficulté, la contestation. La répression fut par contre alors très rapide et sans mesure de recul pour les forces de sécurité qui ne voulaient plus revoir une mobilisation populaire comme en décembre 2011. En mars 2012, des affrontements sporadiques avec armes à feu eurent lieu dans les campagnes environnantes et un quartier oriental déshérité de la ville, menant à des tirs, les premiers à Tadmor, d'obus par l'armée loyaliste sur ces zones.

L'année 2012, l'année de l'oubli... / le pillage de la cité romaine par les soldats loyalistes ignoble...

Avec les affrontements de Homs, les combats dans le gouvernorat de Daraa, les débuts des batailles dans l'est syrien, la multiplication des désertions, et le soulèvement de Raqqa lourdement réprimé dans le sang en mars 2012, Tadmor a disparu des écrans radars. Non pas que la contestation y était finie, mais la ville, coincée dans le désert, ne put s'imposer dans l'actualité de la révolte comme d'autres. L'intensification des combats dans le centre, puis à Damas, puis dans le nord et le gouvernorat d'Idlib ne firent que renforcer cet isolement. En aout 2012, pour la première fois, des hélicoptères loyalistes survolèrent la ville, mais sans intervenir. (http://www.youtube.com/watch?v=2RYejFQZyoE)

Terrible scénario : se sont à nouveau des funérailles qui vont rassembler une nouvelle fois une immense part des manifestants hostiles au pouvoir d'une des banlieues de la cité. Portant le corps d'un ancien de la ville, Yassine al-Khateeb, maltraité et mort de ses blessures infligées par les services de sécurité du régime, des milliers de personnes ont pris la rue en novembre 2012. Exigeant vengeance et la chute du régime. Pendant ce temps, dans les terres voisines, des centaines de rebelles se concentraient, déserteurs et jeunes des campagnes et des banlieues, certains préférant aller combattre à Homs.

Pendant ce temps, des soldats peu scrupuleux de l'incroyable histoire de leur pays pillèrent la cité romaine et plusieurs locaux liés au musée de la citée. Statues funéraires, vases antiques, morceaux des murs, tout y passa. Si des éléments de la rébellion ont pu piller des lieux (vols au musée de Hama lors de la crise dans la ville en 2011, saccages sur des sites près de Deir ez zur, etc...), jamais cela ne s'est fait à l'échelle où cela s'est produit à Palmyre par des soldats loyalistes...

Tadmor au coeur de combats et l'usage au combat d'hélicoptères dans la cité, le tournant de début 2013

Tadmor n'était pas isolée des combats. Il y en avait eu dans les campagnes. La cité est plus qu'un symbole. La prison qui porte son nom reste dans la mémoire de tout syrien. Mais jamais la ville n'était apparue comme un objectif à prendre pour la rébellion. C'est le Jabhat al Nusra, une fois n'est pas coutume, qui ouvrit le bal, et qui fut suivi rapidement par l'Armée Syrienne Libre (ASL) et le Front pour la Libération de la Syrie (FPLS).

La présence de la rébellion autour de Palmyre est signalée dès mars 2012 par des habitants armés et des déserteurs ayant opposé de brefs résistances à des forces loyalistes présentes dans la cité pour la tenir au pas, comme Raqqa au même moment. Tout commença dès le 5 février 2013 avec l'arrivée de combattants du Jabhat al Nusra rejoignant les rebelles déjà sur place. Trois attaques à la bombe visant des checkpoints loyalistes à l'est de la cité eurent lieu entre le 6 février et début mars. Dans le même temps, de premiers combats eurent lieu dans l'est toujours et les campagnes au nord et au sud de la ville. L'artillerie loyaliste fut alors pour la première fois utilisée, comme dans d'autres villes avant Tadmor, pour viser les avancées rebelles bien décidées à encercler en partie la ville.

Comme rappelé plus haut, l'usage d'hélicoptères à Palmyre remonte à aout 2012. Mais avec leur usage dans des combats dès début mars 2013, un cap fut franchi. La bataille de Palmyre est désormais engagée et sera essentielle pour le contrôle d'une cité dont le destin est lié à la Syrie elle même. Mais son passé devra être sauvegardé : si des combattants de la Salafiyya disent se référer aux salafs du temps de Muhammad, alors ils respecteront les lieux, comme l'ont fait les deux générations des premiers musulmans de l'Oumma originelle...


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édric Labrousse est étudiant en histoire. Il a 22 ans et fait partie de ce qu'il nomme lui-même des... En savoir plus sur cet auteur



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