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Une révolution bénie? De la pensée systémique en islam


Rédigé le Dimanche 8 Janvier 2012 à 11:00 | Lu 3320 fois |


...Si j'ai bien compris, c'est une révolution bénie pour tout le monde... même pour ceux qui craignent qu'elle ne tourne à la révolution islamique! On le comprend, les médias français sont gênés aux entournures lorsqu'il s'agit de reprendre à leur compte l'expression. Ce billet espère contribuer à leur ôter leurs scrupules, en esquissant quelques idées anthropologiques sur la bénédiction.



Une révolution bénie? De la pensée systémique en islam
Texte publié initialement le 3 février 2011 sur Médiapart

Une révolution bénie : l'expression fleurit dans la presse tunisienne et d'Afrique du Nord, mais guère dans les titres français, qui évoquent plutôt la « révolution du jasmin ». Seule exception : une dépêche de Reuters, où l'expression figure au sein d'un communiqué djihadiste : « La meilleure forme de Djihad est de participer à cette révolution bénie ».

On cite l'expression, avec spécialistes à l'appui pour dénoncer cette grossière tentative de récupération : « Le suicide par le feu à la mi-décembre du marchand de fruits et légumes tunisien Mohamed Bouazizi, facteur déclencheur de la révolution tunisienne, s'est avéré plus efficace que tous les appels d'Al Qaïda au renversement des régimes arabes. » « Ces gens ordinaires qui manifestent montrent la faillite de l'idéologie d'Al Qaïda».

Soit. Si j'ai bien compris, c'est une révolution bénie pour tout le monde... même pour ceux qui craignent qu'elle ne tourne à la révolution islamique! On le comprend, les médias français sont gênés aux entournures lorsqu'il s'agit de reprendre à leur compte l'expression. Ce billet espère contribuer à leur ôter leurs scrupules, en esquissant quelques idées anthropologiques sur la bénédiction.

Peu avant sa mort en 1980, le grand anthropologue Gregory Bateson cherchait à cerner en quoi consiste une bénédiction (voir son livre inachevé « la Peur des Anges », pp. 104-106). Il s'était attaché à un poème anglais qu'il introduisait en ces termes :

« L'histoire est celle d'un navire en proie aux pires extrémités : les membres de l'équipage sont morts de soif, et leurs cadavres jonchent le pont ; un seul d'entre eux, le « Vieux Marin », a survécu et narre l'aventure. (Le malheur s'est abattu sur le navire depuis qu'il a tué l'Albatros, et on lui a pendu l'oiseau mort autour du cou). Voici le passage qui est véritablement le moment décisif, le tournant, du poème tout entier. Je l'ai toujours trouvé singulièrement émouvant : »

Par delà l'ombre du navire,
J'observais les serpents de mer ; ils se mouvaient
En des sillages d'une éclatante blancheur ;
Et, lorsqu'ils émergeaient, la lumière enchantée
Derrière eux retombait en blanchâtres paillettes.

Dans l'ombre même du navire,
J'admirais leurs riches parures :
Bleus, et d'un vert lustré, et d'un noir de velours,
Se lovant, ils nageaient ; chacun de leurs sillages
Sur les flots traçait comme un éclair de feu d'or.

Ô joie en ces êtres vivants ! aucune langue
Ne saurait dignement célébrer leur beauté :
De mon cœur, à leur vue une source d'amour
Jaillit ; sans m'en rendre compte, je les bénis !
Sans doute mon bon ange eut-il de moi merci,
Puisque, sans m'en rendre compte, je les bénis.

A l'instant même, j'eus licence de prier ;
Et de mon cou enfin d'un lourd faix délivré,
Le corps de l'Albatros chut, et il s'enfonça
Comme s'il eût été tout de plomb, dans la mer. »


Coleridge, Le Dit du Vieux Marin, 1798.

Bateson poursuit : « Bien entendu, je ne prétends pas que c'est la bénédiction des serpents de mer qui a entraîné la venue de la pluie : ce serait faire intervenir une autre logique, enchâssée dans un autre langage, plus profane. Je dis seulement que la nature de domaines tels que la religion ou la prière apparaît avec le plus de netteté dans les moments de changement - ou, pour le dire en termes bouddhistes, d'éveil. Et, même si l'éveil peut englober toutes sortes d'expériences, je pense qu'il est important ici de remarquer à quel point il consiste souvent en une soudaine prise de conscience de la nature biologique du monde dans lequel nous vivons - une brusque découverte de la vie. »

Tout est dit : la révolution tunisienne est bénie parce qu'on ne l'attendait plus. Or ces jours-ci, bon nombre d'analystes s'emploient à déterminer ce que cette révolte est (« sociale »), et ce qu'elle n'est pas (« islamiste »). Je trouve cela pathétique et, pour tout dire, sacrilège. À tout prendre, il me paraît beaucoup plus intelligent de dire que cette révolution est la volonté d'Allah. Car au moins la formule invite à « l'éveil », à la contemplation et au sourire. Pensez-donc : la révolte va libérer le monde arabe - peut-être même au-delà - et cette révolte est née à Sidi Bouzid!!! Dieu seul pouvait inventer une chose pareille! Vous trouverez bien sûr des sociologues pour vous l'expliquer, rétrospectivement, mais c'est tout de même un extraordinaire pied-de-nez à tous les spécialistes!

« Trahissant Dieu et ceux qui croient, ils ne trahissent qu'eux-mêmes, et n'en ont pas conscience. » (Coran 2, 9).

Notre pays se croit expert en révolutions. Le « mouvement social » français est aujourd'hui saturé d'un militantisme hiératique, empoisonné par son littéralisme (cf mon précédent billet, rédigé au lendemain du départ de Ben Ali). On semble persuadé que la meilleure manière de produire une révolution, ou de la préserver, est de transformer l'ensemble des enfants de France en petits sans-culottes. En termes systémiques, il y a là ce que Bateson appelle une « erreur de type logique » : on suppose que ce qui vaut pour une classe vaut également pour chacun de ses membres. Et pour ceux que rebute la philosophie des mathématiques, ils trouveront dans le Coran, bien plus facile d'accès, un puits de sagesse systémique. En islam, l'erreur de type logique relève de l'Association (shirk), péché qui consiste à associer le culte des idoles au culte du Dieu unique. En l'occurrence, ce sont des associateurs parce qu'ils vouent aux attributs de la révolution un culte qu'ils devraient réserver à Dieu. Ni marxisme, ni djihadisme, ni les droits des femmes : la révolte tunisienne est forte de ne devoir son existence à aucune idole. Cette vague qui déferle tire sa force de ce qu'on ne l'a pas appelé.

Je ne cherche pas à prouver que cette révolution arabe serait une révolution islamique. Mais j'entends simplement rappeler que les évènements qui surviennent ces jours-ci confirment une certaine vision, islamique, de ce qu'est une révolution. Or on ne saurait sous-estimer le caractère corrosif de cette pensée à l'égard de nos habitudes militantes. Que nous dit en substance le Coran à propos des tyrans? Essentiellement quelque chose comme : le tyran, je m'en occupe!

« Qu'ils ourdissent leur stratagème, De sorte que J'ourdisse le Mien! Donne un sursis aux dénégateurs, un sursis passager. » (Coran 86, 15-17)

« Eh, qu'il appelle son clan : Nous appellerons les archanges. Non! Ne le suis pas, mais prosterne-toi et de Dieu te rapproche! » (Coran 96, 17-19)

À qui devons-nous cette révolution tunisienne, qui a surpris par son caractère imprévu? Nous la devons principalement à une population qui a su maintenir l'essentiel. Des gens qui ont su préserver leur capacité à s'indigner - selon un crédo à la mode - mais qui ont su aussi garder patience. Des classes populaires et moyennes qui ont su ne pas s'enfoncer dans la spirale de la consommation et du surendettement, préserver une certaine cohésion familiale, et de quartier. Nous la devons à un peuple qui a su ne pas se laisser miner par le malheur, préserver sa dignité, pour être capable le jour venu de dire « Non ». Juste « non », pas un mot de plus. Mais la venue de ce jour, personne ne pouvait la prédire. Certaines choses ne sont possibles qu'au prix d'un abandon, d'un lâcher-prise. L'islam, peut-être même son fameux « fatalisme » : cette révolution en est l'envers, la récompense bénie.

Les spécialistes auront beau discourir, il y a de quoi retrouver la foi. Et tant mieux, car la « dé-benalisation » de la société tunisienne exigera plus encore d'efforts et de patience : des petits drames locaux et des épreuves par milliers, avant que ces sociétés puissent savourer - et nous avec - les fruits d'une sagesse politique renouvelée. Dans cette longue épreuve, il est fort à parier que la mosquée sera plus que jamais le refuge, lieu de réconfort et trésor partagé. Il va donc falloir s'y habituer. Et ceux qui parleront encore de « récupération » n'auront décidément rien compris.